— Hé bien ? (et son visage gardait de la bonhomie).
— Je vous demande donc raison de l’offense que vous me fîtes en brisant mon épée.
— Le jeune coq ! dit-il, sans s’émouvoir, et sans que son sourire cessât de se dessiner sur ses lèvres. Vous êtes bien tel qu’on me dépeignit que vous étiez, et ce portrait qu’on me traça de vous m’intéressa. Vous plaît-il que nous raisonnions ? M’allais-je laisser sottement percer par un enragé qui me débitait des folies ? Si pacifique que je sois, ma patience a des bornes. Le plus pressé était de rendre vaine votre menace. Il est vrai que j’ai eu quelques regrets, quand j’ai été instruit par le commissaire, de vos héroïques motifs d’assaillir les gens, de vous avoir fait sentir la lourdeur de mon poing. La nature m’a donné une force dont je n’use que dans l’extrémité des circonstances. Je crois tenir mon rang dignement, mais je n’ai point reçu une éducation d’homme de cour. Au demeurant, un furieux vous attaque subitement, vous prend au collet, a les desseins les plus violents. En bonne justice, qu’eussiez-vous fait à ma place ? Il reste ceci, que vous avez un entrain et une détermination qui me plaisent, car je pense m’y connaître en hommes. Ce n’est point là la vanité et la frivolité de nos petits maîtres. Mon âge me permet de vous parler familièrement. Ne conviendrait-il pas que nous fissions la paix ?
Je fus un peu surpris de ce langage presque paternel. M. Sellon reprit qu’il s’était occupé de moi dès qu’il eut reçu sur mon compte des indications qui lui avaient paru favorables, qu’il avait retiré sa plainte avant toute chose et que, s’il m’avait imposé cette visite, c’était pour me connaître et pour juger de la loyauté de mon caractère. J’avais pris sur moi de faire un effort pour vaincre ma répugnance à une démarche que je devais, et c’est de quoi il était satisfait.
Vous eussiez vu alors, Monsieur, un air de bonté répandu sur ses traits. Je fus touché de ses avances et estimai ma provocation de tout à l’heure assez ridicule. M. Sellon me tendit la main. J’étais arrivé tout gonflé de ressentiments : je me sentis du respect pour lui. Je souscrivis à ce traité de paix en termes d’assez bonne grâce, je crois car ils semblèrent lui agréer. Il me fallut bien m’aviser que, s’il a la main rude quand il se défend, M. l’Envoyé de Genève est un homme excellent, dans la simplicité de ses manières, qui s’allie à de la finesse d’esprit. Quand nous fûmes en confiance, il eut la générosité de ne me point plaisanter sur ma promptitude à embrasser une cause avant de savoir ce qu’elle valait. Il blâma seulement la supercherie de M. de la Chaux et me dit qu’il n’estimait rien tant que la probité. Volontiers indulgent, il était sévère pour le mensonge et l’indélicatesse.
J’eusse été bien surpris, en frappant à la porte de M. Sellon, si l’on m’eût fait entrevoir, dans le moment que je pestais contre une pénible obligation, l’accueil que je recevrais dans cette maison. Il était près de trois heures et j’allais prendre congé, fort réconcilié avec mon adversaire de la route de Paris, pour lequel je professais maintenant de l’estime. C’était, en effet, d’un ton de bonne humeur, sans nulle affectation de supériorité, en dépit des fonctions dont il est revêtu, mais avec la sûreté de l’expérience, qu’il m’avait donné des conseils que je ne pouvais écouter qu’avec déférence. Il y a en lui une manière de rondeur pour dire des choses justes et sages. C’est un bon sens qui n’est aucunement plat, et qui a, au contraire, une élévation naturelle. Comme je me préparais à me retirer, il fit cette réflexion qu’il était tard, que l’heure était venue de se mettre à table, et il me pria à dîner avec lui. Je me vis confus de son obligeance, mais il m’assura qu’il n’y avait point de façons à faire. Il me demanda seulement quelques instants pour passer un habit plus convenable.
Je m’étonnais encore du tour qu’avait pris l’entretien, quand il revint. « — Je me suis gardé, me dit-il en riant, de m’habiller de vert. » Un laquais le vint prévenir qu’il était attendu, et il passa son bras sous le mien pour me conduire dans la salle où était préparé le dîner. Je n’étais pas au bout de l’imprévu. Une belle jeune personne se leva à l’approche de M. Sellon, qui me nomma à elle. — « C’est ma fille Angélique », fit-il. Je la saluai, et elle répondit gracieusement à mon salut. Il ne me suffit pas, Monsieur, d’écrire que Mademoiselle Angélique est fort belle. Je ne saurais me dispenser de vous la peindre, fût-ce avec d’imparfaites couleurs. Elle a le front assez haut et très pur, et sa coiffure, avec ses cheveux blonds, à peine poudrés, relevés sur la tête et légèrement crêpés, lui forment une sorte de diadème. Sous des sourcils un peu plus foncés que ses cheveux, ses yeux ont une charmante expression de douceur ; le nez est droit et fin ; l’arc de sa bouche est du plus délicieux dessin du monde, mais le menton, bien que fort joliment arrondi, dit de la volonté. Ce qui est en elle particulier, c’est un alliage de sérieux et d’enjouement, et cet enjouement est bien loin de la frivolité. Elle me sembla accomplie. Elle a pour son père, qui est veuf depuis longtemps, et qui a toute confiance en elle, une affectueuse déférence, qui est fort touchante.
La table était des mieux servies, sans étalage de luxe, mais tout indiquait le goût dans l’aisance. M. Sellon menait la conversation avec bonne humeur, et Mademoiselle Angélique avait de charmantes réflexions, où elle mettait sa sensibilité, ou l’esprit le plus fin, en n’ayant garde de le vouloir afficher. Tous deux s’appliquaient à prévenir quelque gêne de ma part, et à m’inviter à m’exprimer avec toute liberté.
M. Sellon aime la bonne chère, mais la veut simple, à la condition que les mets qui sont présentés soient parfaits. Il dit qu’il avait conservé les habitudes des bourgeois de Genève, et on commença, en effet, par un bouilli qui était admirable, avant une entrée de veau cuit dans son jus et un merveilleux dindon. Il dit qu’il ne regrettait point qu’on eût cessé de faire mousser le vin de champagne, et qu’il approuvait cette mode, car depuis qu’on savait que les vins mousseux étaient des vins verts, qui se tirent en bouteille au printemps, quand la révolution opérée par la nature les fait entrer en fermentation, il n’y avait plus à les estimer autant. Puis il éleva le sujet et fit, avec une ironie qui n’avait nulle amertume, la critique de quelques-unes des mœurs du jour.
Enfin, il m’interrogea avec bienveillance sur mes desseins. Il me dit que, tout en veillant aux intérêts politiques qui lui étaient confiés, il faisait de grandes affaires de finance, et que c’était pour l’expérience et la probité que voulaient bien lui reconnaître les magistrats de son pays qu’il avait été désigné par eux, afin de traiter avec la France au nom de la République de Genève. Par cela même qu’il prenait part à d’importantes opérations, il pourrait peut-être me diriger utilement, si je montrais quelque docilité à suivre ses leçons.