Il me fit le tableau des épreuves qui m’attendaient, si je m’entêtais à refuser ma liberté, au prix qu’elle m’était offerte, et ne laissa pas que de m’indiquer que c’était la ruine de toutes mes ambitions. Il pensa trouver le meilleur argument en faisant valoir que cette démarche ne serait connue de personne.

— Et le propre sentiment de ma dignité ! répliquai-je.

Il insista cependant, se flattant d’avoir pour moi une sollicitude qui ne lui était pas coutumière.

— Songez, reprit-il, qu’une plainte formée par un ambassadeur, même d’un petit État, est fort exactement suivie, et l’arrêt qui sera rendu contre vous sera rigoureux. La prison, à votre âge ! Vous ne sauriez vous laver de cette honte.

Il vit qu’il ébranlait ma constance, par cette vision des maux qui pèseraient sur ma vie, et il m’arracha le serment d’aller trouver M. Sellon. Il me dit que, dès qu’il avait ma parole, il lui était permis de me congédier. Je ne pus que le remercier de ses bons procédés, et je partis pour Paris, en fort piteux équipage. Mon habit avait été entièrement gâté. Par bonheur, les gens de l’hôpital ne m’avaient pas volé tout l’argent que j’avais dans ma bourse, et je m’occupai, tout d’abord, de me mettre en état de me présenter décemment chez M. Sellon, puisque je ne pouvais me dérober à cette obligation. On me signala un homme admirable, ayant nom Dartigalongue, marchand tailleur, qui a eu l’idée ingénieuse d’établir un magasin d’habits tout faits, de toutes espèces et de toutes tailles et des plus à la mode. Je me rendis à son magasin, rue de Savoye, et, après quelques recherches, tout en vantant complaisamment ma prestance, il m’accommoda suffisamment. On eût dit, affirma-t-il, que les vêtements qu’il m’engageait à prendre avaient été faits tout exprès pour moi. Au moins avais-je paré du mieux possible à la nécessité où j’étais de faire vite.

M. Sellon habite une belle maison de la rue Saint-Benoît. Vous me croirez sans peine, Monsieur, quand je vous aurai dit que je fis longtemps les cent pas avant de me décider à frapper le marteau de la porte. Il m’en coûtait, d’une façon horrible, de me plier à cette visite. Je n’étais point satisfait des paroles que j’avais préparées, et je me sentais incapable de prendre un air de soumission. Enfin, je me décidai. Il ne fallut que peu d’instants pour que je fusse introduit auprès de M. Sellon. Je vous assure que j’éprouvais le plus grand dépit qui fût.

M. Sellon était en chenille, et, dans ce déshabillé d’intérieur, il me parut encore plus grand que dans son malencontreux habit vert de Versailles. Je fus d’abord assez froissé qu’il me reçût dans cette tenue négligée. Il allégua qu’il ne l’avait point quittée afin que je n’attendisse pas.

— Monsieur l’Envoyé de Genève, lui dis-je, d’un ton froid, vous avez exigé que je vous fisse des excuses d’une méprise qui me poussa à vous aborder sur la route fort incivilement, j’en dois convenir. Puisque vous avez mis à ma libération cette dure condition, je m’y soumets. L’humiliation à laquelle vous me contraignez me tient, à ce que je pense, quitte envers vous ?

— En effet, répondit-il, en souriant, et je fus blessé de son sourire, car il ne semblait point accorder à ma démarche, si dure pour mon amour-propre, tout le sérieux que je lui donnais.

— Ce point réglé, encore que j’aie de la considération pour les fonctions que vous occupez, nous sommes donc sur le pied d’une manière d’égalité ?