Etrella, pour cette consultation, ne me demanda point de payement, et, malgré ses présages fâcheux à mon gré, j’admirais qu’il fût désintéressé dans son art ; mais un serviteur nègre qui m’accompagna jusqu’à la porte, me prévint que le prix de ces vaticinations n’était de rien moins qu’un louis.
Assurément, Monsieur, je n’ajoutais pas foi à ces ragots de sorcellerie. Je me voyais là que duperie. Je ne laissais point, cependant, par une de ces contradictions qui sont humaines, que d’être dépité, et j’envoyais au diable cet horoscope. Qu’avais-je affaire avec cette prédiction d’une vie calme, alors que je ne rêve qu’une grande dépense de moi-même, en étant jeté dans les circonstances les plus singulières ! D’amères réflexions me venaient du temps écoulé sans que j’eusse eu encore l’occasion de prouver la générosité de mes aspirations.
Ainsi, tout à ces pensées, je m’attardais à marcher un peu au hasard, sans m’aviser que je m’éloignais, au lieu de me rapprocher de mon logis. Je longeais le mur d’un jardin de la rue de l’Université (je ne sus qu’après coup que je me trouvais dans cette rue) quand il arriva la chose la plus surprenante du monde. Je vis soudain choir de ce mur un homme, et si près de moi qu’il ne s’en fallût que de quelques pouces qu’il ne me renversât. Il avait sauté fort lestement et ne s’était point froissé. Je tirai aussitôt mon épée, pensant me trouver, de cette manière inopinée en face d’un malfaiteur. — « Remettez votre arme au fourreau, monsieur, et ne craignez rien : je ne suis pas un voleur, mais un amant dont les plaisirs furent malencontreusement troublés. Au demeurant, je m’excuse d’avoir failli vous mettre à mal, en semblant tomber de la lune. »
Cela était dit sur un ton de gaieté, mais avec une grâce aisée. Je m’aperçus alors que cet homme était en chemise. « — Mon Dieu ! oui, reprit-il, c’est dans ce sommaire appareil que je dus me sauver pour ne point compromettre une dame qui a des bontés pour moi, et qui n’attendait guère le retour de son mari, qu’elle pensait être encore dans ses terres. Pour vous rassurer tout à fait, je me nommerai : je suis M. de Lauzun. » J’avais entendu parler, pour tout ce qu’on contait de brillant à son sujet, de cet aimable duc, aussi renommé pour le courage qu’il déploya en Corse que pour son ton de parfaite élégance, ses bonnes fortunes, et ses folies. Même en chemise, on ne pouvait pas ne lui point trouver un grand air, que ne lui a pas seulement donné sa naissance. Fût-ce en cette situation qui eût pu être ridicule, il en imposait par je ne sais quoi de spirituellement hautain, comme si nulle mésaventure n’eût été à même de le déconcerter.
J’avoue que je ressentis quelque chatouillement de vanité quand il me dit qu’il était satisfait que, dans l’équipage où il était, sa première rencontre eût été celle d’un galant homme, ainsi qu’il en jugeait à ma mine : de la part d’un juge aussi expérimenté en connaissance du monde que M. de Lauzun, le compliment me flatta, et j’inclinai à lui offrir mes services. Il me remercia avec cette exquise politesse qui lui appartient en propre et qui se concilie chez lui avec une charmante familiarité. — « Il est vrai, mon cher, me dit-il, que la chemise n’est un vêtement commode qu’au lit : ce tissu léger se prête, quand le lit est agréablement partagé, à tous les mouvements d’un corps plein de feu, mais il est fort insuffisant dans la rue. »
Je le priai d’accepter que je le couvrisse de mon manteau. — « Vous agissez avec moi, reprit-il en riant, comme firent les fils de Noë, mais je vous prends à témoin que je n’ai aucunement la tête échauffée : j’y aurais plutôt froid, car, dans ma précipitation, j’ai laissé ma perruque, avec mes vêtements et mon épée, que l’inquiétude de ma maîtresse ne me donna point le temps d’emporter (elle les a apparemment cachés sous l’autel du sacrifice) et je remplaçai l’escalier par une fenêtre d’où je bondis dans le jardin. » Il eut un éclat de rire qui attestait, dans ces conjonctures difficiles, sa liberté d’esprit.
— Puisque vous avez la bonté de me porter secours, continua-t-il, tenons conseil. Cet endroit est heureusement désert, mais je ne voudrais point, s’il cessait de l’être, par hasard, qu’on fît sur notre compte de fâcheuses suppositions. Quelque hâte qu’il eût à sortir d’embarras, il ne put se tenir d’ajouter que ces accidents-là n’arrivaient qu’à lui, et que sept ans auparavant, forcé de sortir précipitamment, dans les mêmes conditions, de l’hôtel de Stainville, il s’était réfugié dans le jardin, où une fille de chambre, qui était dans la confidence, devait lui apporter ses habits. Cela lui avait été sans doute impossible, car il l’avait attendue, pensant geler, sous un vent trop frais, presque toute la nuit. Transi et à bout de patience, il s’était décidé à escalader le mur. Dans la rue, il avait été recueilli par le guet à cheval : il s’était expliqué, s’était fait reconnaître, avait promis une poignée de louis et un cavalier avait couru prévenir ses gens. « Mais, dit-il, outre que le guet ne passe point toujours quand on aurait besoin de lui, je tiens, cette fois, par délicatesse pour la personne dont je me dus brusquement séparer, à ne pas ébruiter cette affaire. » Il convint, d’un autre côté, qu’il ne lui était guère possible, nu-pieds et dans le seul accoutrement de mon manteau, de gagner sa demeure, puisque, à cette heure tardive, on ne rencontrerait aucun fiacre. Cet embarras n’affectait nullement sa bonne humeur ni sa courtoisie.
— Il faudra bien, disait-il, que nous sortions de là, et le plaisir de votre compagnie me dispose à la résignation.
Je m’avisai qu’il y avait, à peu de distance du lieu où nous nous trouvions, un cabaret.
— Accordez-moi un instant, dis-je à M. de Lauzun.