Et j’allai frapper à la porte de ce cabaret. Après un assez long temps, une fenêtre s’ouvrit, un homme parut, et je lui représentai qu’une personne de qualité avait le plus grand besoin de son hospitalité. Le cabaretier me répondit grossièrement qu’il n’entendait point avoir affaire à des filous, car les personnes de qualité ne se promenaient pas dans la rue à cette heure-là, et que, s’il s’agissait d’un blessé, sa boutique n’était pas un hôpital. Je revins vers M. de Lauzun fort marri. Mais il me dit que mon idée était bonne et qu’il allait lui-même essayer de la mettre à profit.
Vous eussiez vu, Monsieur, une chose surprenante. M. de Lauzun, sans le moindre emportement, renouvela ma demande, mais ce fut avec un tel ton d’autorité et de commandement que le bourru qui n’avait eu aucun égard à ma sollicitation, s’amadoua, et vint ouvrir la porte. J’admirai, alors que je venais de subir une rebuffade, ce don de se faire obéir encore qu’aucune menace n’eût été employée. Le rustre se montra même complaisant, alluma du feu et fit chauffer du café. Il n’avait pas osé demander la raison de l’absence de costume de l’un de ses hôtes. Il apporta, de lui-même, ce qu’il trouva de moins sordide dans ses hardes pour que M. de Lauzun s’en fît une manière de robe de chambre, et, telle est son action personnelle que ce raffiné, ce conquérant, cet homme de cour, semblait, dans ces loques, aussi à l’aise que s’il eût été dans son milieu accoutumé.
M. de Lauzun écrivit quelques mots à l’adresse d’un valet de chambre de confiance, et le cabaretier consentit à ce que son jeune garçon l’allât remettre. Mais il y eut alors une scène de ménage, car une épaisse commère, qui était la femme du maître de la maison, s’opposa à ce qu’on exposât, en pleine nuit, un enfant aux dangers de la rue. M. de Lauzun, à la vérité, séduisait tout le monde, par ses manières affables, les petites gens comme les gens de son monde. Bientôt, le cabaretier déclara qu’il accomplirait lui-même la commission, et il partit, en effet. La femme était aux petits soins pour M. de Lauzun, et il avait, sans se forcer, de ces paroles bienveillantes qui vont au cœur des simples.
Elle dit qu’elle voyait bien, encore qu’il n’eût que sa chemise, qu’il était un seigneur d’importance, et elle s’excusa de n’avoir à lui servir que de la mauvaise eau-de-vie. Il la but de bonne grâce, en rappelant que, pendant la campagne de Corse, il avait dû s’accommoder de bien d’autres boissons. Puis on nous laissa seuls, et ce fut pour moi un extrême contentement de l’entendre évoquer quelques-uns de ses souvenirs. Je me rendais compte, en prêtant à ses propos toute mon attention, que je suis à peine dégrossi. Il a tant vécu, quoique jeune encore, que sa mémoire est riche et que sa conversation est la plus nourrie qui soit. Il sauta de choses sérieuses, où il prouvait avec légèreté l’étendue de ses connaissances, à des badinages. Il professa cette philosophie en amour que la perte d’une peut toujours être réparée par une autre, et qu’il avait reçu cette leçon d’une de ses premières maîtresses, dans le temps qu’elle lui avouait que le goût qu’elle avait eu pour lui était passé. C’est à elle, qui lui indiquait elle-même un autre choix, qu’il devait cet aphorisme. Il abondait en menues histoires. Il lui prit fantaisie, une nuit, de souper avec une géante que l’on montrait dans une loge de la Foire Saint-Laurent. Il avait oublié la promesse qu’il avait faite à une marquise, qui était folle de lui. Elle l’envoya querir, mais il ne quitta point sa géante, et il fit dire à la marquise qu’il était avec une bien plus grande dame qu’elle. Ne croyez pas qu’il n’y ait pas de la sensibilité chez M. de Lauzun, en dépit de son enjouement : il m’assura qu’il avait toujours eu pour les femmes les plus grands ménagements et que, après avoir été aimé d’elles, il ne souhaitait rien tant que leur amitié. Puis il en vint à me questionner, approuva fort mes désirs de gloire, me recommanda de suivre mes instincts, de ne pas craindre de me jeter dans des équipées, de ne viser que le grand et de ne pas céder à la tentation des petites choses.
Cet entretien prenait pour moi un tour d’intérêt particulier. Je causais librement avec un des premiers gentilshommes du royaume, et il me voulait bien donner des conseils. Mais, à ce moment, on entendit le bruit d’un carrosse qui s’arrêtait devant la porte. Le valet de chambre de M. de Lauzun arrivait, accompagné de deux laquais qui portaient un coffre contenant toutes les parties de l’habillement le plus pimpant. Ils l’aidèrent à se vêtir, et il parut aussi frais, aussi dispos que s’il venait de se lever. Dans la poche de son habit, il y avait une bourse, qu’il pria le cabaretier, ébloui, d’accepter. Il m’offrit de me reconduire dans son carrosse. J’eus la mauvaise honte de me garder de lui faire savoir que je ne demeurais que dans un hôtel de modeste apparence, et je déclinai sa proposition.
— Hé bien, mon cher, me dit-il, il faudra me venir voir. Je serais bien oublieux si je ne me souvenais de votre assistance, en un cas où j’étais à peu près nu. Saint Martin donnait la moitié de son manteau à un pauvre : vous m’avez sacrifié le vôtre tout entier. Service pour service, et je me tiendrais pour heureux d’aider à vos ambitions.
Je ne saurais vous rendre le ton engageant de ces paroles. Je m’en allai, pensant que je n’avais pas perdu une nuit mal commencée par les sottes prédictions d’Etrella.
Le surlendemain, je me présentai chez M. de Lauzun. Il venait de partir pour Chanteloup pour faire sa cour à M. de Choiseul, et son séjour devait être long. C’est une fureur chez les personnes d’un rang élevé d’aller voir M. de Choiseul en son exil, et jamais ministre tombé ne fut l’objet d’une telle fidélité d’hommages. Dieu me garde de me hasarder sur ce terrain scabreux, mais certains assurent que cet empressement sur la route de Touraine est moins inspiré par l’affection qu’on garde pour lui que par les sentiments que l’on a nourris contre d’autres. Peut-être en ai-je trop dit. Sur le point qui m’occupe, je reprends, Monsieur, quelque espoir en des rencontres favorables. A Paris, le hasard compte pour beaucoup.
XII
L’Hermaphrodite
I