Ces jours derniers, M. Sellon me convia à le venir joindre dans son cabinet. Il me dit que j’étais une tête folle, mais qu’il avait confiance en la sûreté de ma parole, et il me demanda si je me voudrais charger d’une mission à laquelle il attachait de l’importance. Il s’agissait d’aller porter au principal de ses correspondants de Genève une lettre dont il entendait que personne n’eût connaissance. Il ne me mettrait point au fait de son objet, car je n’étais pas préparé à le comprendre, mais je savais assez son exacte probité pour n’avoir aucune inquiétude sur l’emploi qu’il ferait de moi. Je resterais à Genève le temps d’attendre la réponse que je lui porterais.
— Il est bon pour la jeunesse de voyager un peu, me dit-il ; cela aidera à vous former.
Je répliquai que j’étais à son entière discrétion, et que je souhaitais qu’il fût content de moi. Il reprit qu’il me donnerait le lendemain ses instructions qui, au demeurant, seraient fort simples. Je n’aurais qu’à m’occuper, selon ma fantaisie, jusqu’à ce qu’on me prévînt que cette réponse était prête. Quand elle serait entre mes mains, je devais faire diligence pour revenir. Il m’avertit seulement de ne point chercher d’aventures où il n’y avait pas à en trouver.
— Nos Genevois, fit-il, ont l’humeur sérieuse et le sens rassis, et ils ne concevraient point des écarts dont on ne fait que sourire à Paris.
Je promis de garder de la réserve, ne pouvant cependant me défendre de compter sur quelque hasard qui romprait la monotonie de cette mission.
Je m’apprête à partir. C’est donc de Genève, Monsieur, que sera datée ma prochaine lettre.
II
Ce 21 août 1771.
Il est vrai, Monsieur, que je ne vous ai point écrit de Genève, ainsi que je m’y étais engagé. Ce n’est pas, cependant, que mon séjour dans cette ville ait été dénué d’événements. Mais ce n’est pas quelque action dont j’aie eu à tirer de l’honneur que j’aurais eu à vous conter. J’éprouvai une nouvelle déconvenue, et la plus imprévue qui fût. Encore vous paraîtra-t-elle plaisante, et je confesse que j’en souris, aujourd’hui.
Mon arrivée dans cette ville eut lieu dans le temps que le jour tombait. Cette circonstance amena une discussion entre le voiturier qui me conduisait et les gardes des remparts, qui exigèrent un péage pour nous ouvrir les portes. Ils soutinrent qu’il était l’heure où l’on ne pouvait entrer dans Genève qu’en acquittant un droit. Le voiturier protestait qu’il ne faisait pas encore nuit et que les portes étaient indûment fermées. La discussion se prolongeait et le ton se montant de part et d’autre, ce débat se fût éternisé si, avec quelque impatience, je n’eusse demandé quelle était l’importance du litige. Il ne s’agissait que de trois sols, que je me hâtai de donner, mais mon cocher se mit à pester contre moi, qui prenais le parti des gardes, et me menaça de me laisser là, car, en ce qui le concernait, il ne voulait pas avoir le démenti de son assertion. Je lui fis remarquer que, pendant le temps qu’il poursuivait cette chicane, la nuit était devenue complète. Il remonta sur son siège en maugréant et me déposa à l’hôtel de l’Écu de Genève. J’y fus bien traité, mais à un prix fort élevé, et, me faisant scrupule de ménager les dépenses de M. Sellon, qui se voulut charger de tous les frais du voyage, j’allai m’installer, le lendemain, à l’auberge du Sécheron, où l’hôte est plus accommodant, encore que sa maison ait vue sur le lac.