J’allai remettre la lettre qui m’avait été confiée, au correspondant de M. Sellon ; il est dans des affaires de banque, et j’ai su, depuis, qu’il passait pour un des plus riches citoyens de Genève, mais la pièce où il me reçut, sans rien qui reposât l’œil, où il n’y a que des cartes des postes de France, de Suisse et d’Allemagne et des tableaux indiquant les changes, me parut d’une austérité glaciale, et je le plaignis en moi-même de ne vivre que dans les chiffres. Il me fit ses offres de service, mais avec une si froide politesse que je déclinai l’invitation de loger chez lui. Cette froideur, ce renfermé, ne sauraient, paraît-il, préjuger de la droiture des intentions, mais, en quelques minutes, j’avais senti l’ennui me gagner à ce point que je ne respirai librement que dehors. J’avais d’ailleurs éprouvé quelque gêne de la manière attentive dont il m’avait observé. Apparemment s’étonnait-il que j’eusse été choisi comme messager par M. Sellon.
Cette ville de Genève a de fort belles parties, et d’autres qui ne consistent qu’en rues mal percées et étroites, pavées de cailloux pointus. Dans le quartier marchand, des arcades de bois assombrissent les boutiques. Il règne là, cependant, une grande activité. Pour se garer d’une voiture ayant peine à se frayer un passage, un homme, qui portait des fagots, me heurta. Je m’aperçus bientôt qu’il avait fait à la hauteur de l’épaule, une légère déchirure à mon habit. Cherchant à la faire réparer au plus tôt, j’avisai une sorte de mercerie, où je pénétrai au hasard, exposant mon désir. J’y fus accueilli par une grande belle fille qui me dit qu’elle s’entendait fort bien à ce genre de travail, pour lequel elle ne me demandait qu’un jour. Je lui répondis, puisqu’elle paraissait complaisante, que j’étais étranger à la ville, que mon porte-manteau était peu garni, et que c’était sur-le-champ que je souhaitais qu’elle se mît à l’œuvre. Elle sourit, en protestant que j’étais bien pressé, mais, sur mes instances, elle consentit à prendre sans délai son aiguille. Je m’excusai de demeurer en simple veste, mais je fis avec enjouement cette réflexion que je ne pouvais à la fois lui livrer mon habit et le garder. Durant le temps qu’elle travaillait, nous causâmes, et peu à peu, de bonne entente. Elle me conta qu’elle avait perdu ses parents, qu’elle n’avait plus de famille, et que, avec un modeste héritage, elle avait acquis ce petit magasin, qui la faisait vivre.
— Mais, lui dis-je, vous avez en votre personne assez d’agrément pour qu’on vous fasse la cour !
Elle répliqua que, dans sa condition, elle avait le grand tort de se montrer délicate, qu’elle n’épouserait point un rustre, et que ses prétentions, parce qu’elles n’étaient guère réalisables, la conduiraient vraisemblablement à rester fille. Ce n’était pas sans quelque mélancolie qu’elle parlait ainsi.
— Vous aimerez, cependant, et vous n’êtes point faite pour rester toujours insensible.
— On voit, Monsieur, que vous venez de France, et vous avez accoutumé de tenir des propos galants. Mais je vous avertis qu’ils seraient ici considérés comme une impertinence. Nos dames de Genève affectent la sévérité.
— Ne font-elles que l’affecter ?
— Elles en ont tout au moins les dehors et cachent bien, si elles en ont, leurs intrigues.
Elle avait prononcé ces mots, assez malicieusement.
— Mais voici votre habit, reprit-elle, l’accroc ne saurait s’apercevoir, à présent.