Je lui jurai, avec la facilité qu’on a à faire ces serments-là, que j’étais infiniment sensible à sa complaisance et que je m’appliquerais à ce qu’elle ne s’en pût repentir.
Elle fut exacte au rendez-vous. La nuit était assez noire. Je repris l’entretien sur le ton que je l’avais commencé. Elle me dit qu’elle était confondue de sentir, pour la première fois, de tels mouvements de son cœur, mais que mes paroles avaient une douceur qui la charmait. Elle n’en opposait pas moins de la résistance aux privautés que je tentais de me permettre, car j’étais dans un état à ne plus me satisfaire de soupirs et qui m’incitait à presser les choses. Enfin, après deux heures que nous passâmes à raisonner (car vous n’empêcherez pas une Genevoise de raisonner, fût-ce dans les moments où cette manière de philosophie est la plus inopportune) sur le mystère des attractions subites, elle s’humanisa. Elle avait cependant, un reste de crainte d’être découverte, par quelque hasard, en ma compagnie, et de devenir l’objet de médisances, et elle m’avoua que sa réserve venait maintenant de ces alarmes auxquelles, se fiant à mes protestations de simple amitié, elle n’avait pas d’abord songé. Elle me confia qu’elle ne se sentait plus en mesure de contrarier mes desseins.
— Venez en mon logis, dit-elle, je suis assurée que vous y pourrez pénétrer sans scandale, c’est là que nous mêlerons librement nos baisers, et vous vous convaincrez que si je vous ai refusé des arrhes, ce n’était pas le désir de vous les donner qui me faisait défaut. » Elle m’indiqua un chemin assez étroit, encore qu’il passât pour carrossable, qui, à son avis présentait toute sûreté pour rentrer en ville. Elle était, dans ce moment, fort disposée à dépeindre la solitude morale dans laquelle elle avait vécu, et, certain, désormais, d’un dénouement heureux, je l’écoutais avec quelque intérêt. Si bien que nous n’entendîmes pas s’approcher (à la vérité c’était un fait imprévu sur cette mauvaise route) une sorte de charrette que son conducteur, revenant à vide, menait à vive allure. Il ne nous distingua que trop tard pour arrêter son cheval, et dans notre surprise, nous nous jetâmes en hâte de côté. Le malheur voulut qu’il y eut un fossé, où tomba fort rudement Julie. Elle poussa un cri de douleur, qui fit se retourner l’homme, dans le temps que je me précipitais pour la relever.
— « Hélas, fit-elle, je suis blessée… J’ai des plaies sur tout le corps ». Elle était, en effet, toute meurtrie, et je m’effrayai des conséquences de sa chute. Le charcutier qui avait provoqué l’accident, eut la conscience de s’en rendre responsable. Julie, après qu’elle avait poussé ce gémissement, avait perdu ses sens. Ce maladroit m’aida à la transporter dans sa voiture. Dans l’embarras où j’étais il donna le conseil de la mener à l’hôpital. Elle ne rouvrait les yeux que pour se plaindre de ses souffrances, et elle les refermait aussitôt.
Nous arrivâmes à l’hôpital. Je recommandai Julie aux soins des personnes qui reçoivent les malades, mais il ne me fut pas permis d’avoir accès dans la salle où on la déposa. Ainsi, avant même qu’elle eût commencé, se terminait ma nuit d’amour. Au demeurant, je m’affligeais sincèrement du malheur arrivé à cette fille.
Je vins, le lendemain, m’informer de son état. Je fus conduit auprès du chirurgien qui, tout d’abord me considéra fort sévèrement ; du moins me rassura-t-il, en ce qui concernait les suites de l’accident. — Ce ne sont, fit-il, que lésions n’affectant rien d’essentiel, et qui seront tôt guéries. Je priai qu’on me laissât réconforter par ma présence cette victime d’un malencontreux hasard, car je lui devais cette marque d’intérêt, et il était de mes intentions de faire en sorte qu’on eût pour elle des ménagements et qu’on la tirât de la salle commune pour la mettre en une chambre décente.
Le chirurgien refusa avec hauteur, en me disant qu’il me trouvait bien osé d’attester ainsi un attachement blâmable. Je répondis, non sans un peu d’impatience, que j’étais seul juge de mes actions. Il haussa les épaules de telle façon que, si je n’eusse songé qu’un éclat pourrait nuire à Julie, je me fusse tout à fait fâché. Dans le même temps, il fit venir une sorte de greffier, qui m’invita fort peu civilement à me nommer et à donner, dans le détail, les circonstances de la chute. — Plus on appartient par sa naissance à un rang distingué, reprit le chirurgien, plus les excès sont coupables. » Je me rappelais que Julie m’avait parlé de l’austérité qu’on affiche dans cette ville, et je pensai que c’était prendre bien au sérieux une affaire arrangée avec une fille à qui j’avais plu et qui n’avait point les dehors d’une intrigante. Il fallait que ce sermonneur jouât le courroucé, car, de bonne foi, méritais-je un si furieux discrédit pour une bagatelle ?
Je fis tenir à Julie, par un subalterne, un billet où je l’assurais de ma sollicitude, puis, j’occupai mon temps comme je le pus, et je ne manquai point d’aller rôder à Ferney, dans le cas, où, par fortune, j’eusse pu apercevoir M. de Voltaire. Je ne vis que la façade du château, de longues et belles avenues, des berceaux de feuillage et des charmilles, et un jardinier me voulut bien montrer l’antique tilleul, superbement touffu, sous lequel, assis sur un banc de gazon, vient rêver le grand homme.
Ce fut deux jours plus tard que je reçus de Julie la lettre la plus extraordinaire du monde, je vous la transcris :
« Mon ami, je ne saurais vous dire la stupeur qui m’accable. Quand je fus étendue sur le lit de l’hôpital, le chirurgien qu’on avait prévenu m’examina avec soin. Il ordonna qu’on me dévêtît. J’avais à ce moment repris conscience, et la pudeur me fit opposer quelque résistance à ce qu’on ôtât mes derniers vêtements. Il dit qu’il était nécessaire que cet examen portât sur tout mon corps. Les investigations furent, en effet, minutieuses. Elles le furent à ce point que, soudain, il eut un mouvement de surprise. « — Suis-je donc gravement atteinte ? lui demandai-je. — Ce n’est pas cela, répondit-il : il ne s’agit que de contusions. Mais j’ai besoin de l’avis expérimenté d’hommes de science. » Il les avait apparemment mandés en hâte, car, le lendemain, au matin il n’y avait pas moins de cinq médecins autour de moi, qui exigeaient que je me dévoilasse entièrement. Ils eurent l’indiscrétion de me tâter de très près, en dépit de mes protestations contre la liberté qu’ils prenaient. Chacun d’eux se voulut assurer par lui-même d’une particularité qui semblait les préoccuper fort. Puis ils hochèrent la tête, parurent opiner dans le même sens et se retirèrent, me laissant dans une grande incertitude de la raison de leur curiosité, pour délibérer. Quelques heures s’étaient passées lorsque on introduisit deux auditeurs du Grand Conseil. Ils me dirent que les magistrats, instruits par les médecins, avaient résolu de faire cesser sans délai le scandale de mon travestissement. Comme je m’étonnais fort de ces propos, dont la signification m’échappait, ils reprirent, non sans dureté, que je devais bien savoir que j’étais un homme, encore que faiblement constitué, et qu’un arrêt était intervenu qui m’attribuait désormais le sexe masculin et m’obligeait à m’habiller en homme, sous peine du fouet et de la prison… Vous imaginez, mon ami, l’émoi que me causa cette révélation, et la douleur que j’éprouve, alors que tous les mouvements de mon cœur m’entraînaient vers vous ! Ma vertu, le calme de mes sens, jusqu’au moment où je vous vis, l’éducation que je reçus dès mon enfance, ne m’avaient point laissé de doutes sur mon sexe. Je suis pourtant un homme, puisque la Faculté exige que je le sois, et que la loi le commande. Comment vous peindre, dans le temps que je vous écris, encore sous le coup de cette incroyable nouvelle, le trouble dans lequel elle me jette ! Ma sensibilité proteste vainement contre cette décision. Qu’allez-vous penser ! Il n’était rien de plus vrai cependant que la tendresse que je sentais pour vous. »