A la vérité, cette lettre me pétrifia. Je la relus plusieurs fois avant de pouvoir tenir pour certain un tel événement. D’autant que, bien que mes hardiesses eussent été réprimées, je me souvenais avoir frôlé un sein qui palpitait. Il fallait bien, quoique j’en eusse, s’en rapporter à l’opinion de six anatomistes. Je compris alors la sévérité du chirurgien à mon égard. Je vous avoue que j’eus chaud, tout à coup, en songeant au péril auquel j’avais été exposé, de la meilleure foi du monde. Je ne vous en dirai pas plus sur ce sujet. Dieu merci, cet être singulier, qui, tout au moins, pensait bien en femme, avait, pendant une conversation qui s’animait, écarté les témérités de ma main.
Il n’y avait point là de la faute de la prétendue Julie. Son ignorance de l’étrangeté de sa conformation attestait sa sincérité. Mais je fus fort embarrassé pour répondre à ce déroutant message : je pris le parti d’envoyer à l’hôpital, pour qu’on le remît à la personne qui changeait de sexe, un assez galant habit de cavalier.
Cet impair m’avait causé du dépit. Je cherchai des distractions, et le hasard m’en fit trouver avec une dame ayant vraiment tous les attributs féminins, qui me prouva qu’il n’est point de plus trémoussante compagne de lit qu’une prude, quand elle a pris toutes ses sûretés pour la discrétion de ses plaisirs. En les partageant, j’oubliai la date que m’avait assignée le correspondant de M. Sellon pour qu’il me remît la réponse dont je devais être porteur. Quand je vins le trouver, il me dit que mon retard était fort heureux, car si je fusse parti auparavant, les déterminations contenues dans sa lettre n’eussent point été les mêmes que celles qu’il avait pu prendre, d’après des informations qui lui étaient arrivées, et qui modifiaient favorablement la face des choses.
A mon retour à Paris, je reçus les compliments de M. Sellon pour une tergiversation dont il louait la prudence. Il était fort content du résultat de mon voyage. Se moquait-il ? Il m’assura que j’étais plus propre aux affaires que je ne le voulais penser.
XIII
Le Prétendant
Ce 3 d’Octobre 1771.
Il m’arrive, Monsieur, de passer parfois une heure au café de la Croix de Malte, rue de l’Arbre-Sec, car il est bon de recueillir les propos qui s’échangent sur les affaires publiques et privées dont on s’entretient fort en cet établissement. J’y fus instruit d’un événement qui ne laissa pas que de m’intéresser. Encore qu’il donnât cette nouvelle comme un grand secret, un gros petit homme, au teint coloré, la perruque mal assurée, ne baissait point tant la voix qu’on ne pût entendre ce qu’il disait à des personnes réunies autour de lui.
— Oui, affirmait-il, vous pouvez tenir pour certain que le Prétendant a débarqué ces jours derniers à Paris, et non point en bel équipage, mais venant de Sienne en une mauvaise chaise de poste, et accompagné d’un seul laquais. Il doit avoir une entrevue capitale avec M. d’Aiguillon.
On hochait la tête.
— Je suis à ce point renseigné, poursuivit le discoureur, qu’il m’est loisible d’indiquer sa demeure.