— Et quel prince l’héberge ? demande-t-on.
— Il n’est point question de prince, répondit-il, Charles-Édouard est descendu à l’hôtel garni.
— Est-ce possible ?
— Et cet hôtel est l’hôtel de Hambourg, rue des Boucheries, à l’endroit où cette rue s’élargit un peu.
Charles-Édouard, le héros, le conquérant de son royaume, si grand dans les revers, et qui, vaincu dans la mémorable bataille de Culloden, acquit plus de gloire dans la défaite que son vainqueur ; Charles-Édouard, ce noble Stuart, trahi par la fortune, roi sans couronne, mais fait, par son courage et sa constance, pour porter celle de ses aïeux, sacré par la majesté du malheur. Vous savez, Monsieur, que je me passionnai pour cette histoire, pour la prodigieuse campagne qu’il fit en Écosse, avec une poignée de partisans, d’abord, pour ses succès, pour les injures du sort qu’il subit sans faiblesse, pour sa vie errante à travers l’Europe. Il put avoir tous les espoirs, et il éprouva ce que l’adversité a de plus cruel sans qu’elle pût ébranler son caractère. Il a, par les vicissitudes qui l’accablèrent et pour la fermeté d’âme avec laquelle il les supporta, la célébrité la plus respectable.
Une idée téméraire se forma dans mon esprit. Je cherchais des aventures qui me missent en lumière. S’en offrirait-il de plus belles que celles que je trouverais en suivant un prince aussi magnanime ? Sans doute las de l’oisiveté qui ne pouvait convenir à un esprit bouillant comme le sien, nourrissait-il de grands desseins, et, avec plus de chances qu’il n’en avait eues dix ans auparavant, préparait-il une expédition. Ce fut la supposition que je fis aussitôt. Mais, après m’être enflammé pour ce rêve de m’attacher à son destin, je reconnus la difficulté de réaliser une telle ambition. Comment trouver accueil auprès du Prétendant, comment réussir à me faire nommer à lui ? Cependant, ces aspirations avaient pris en moi tant de force que je ne pus résister au désir d’aller rôder du côté de l’hôtel de Hambourg. J’avais été averti encore que Charles-Édouard s’était donné le nom de comte de Clifton, qui rappelait une de ses mémorables victoires.
La volonté de parvenir à un but rend ingénieux. Je réussis à aborder le laquais du Prétendant : c’était un rustre que je gagnai par quelque argent. Je finis par lui exposer ma prétention d’être admis auprès de son maître, sous le prétexte qu’il voudrait trouver ; je pourrais, quoi qu’il en fût, considérer de près ce grand homme. Je ne laissai pas que d’être surpris quand ce laquais me dit qu’il lui serait facile de me contenter, et il m’invita, en effet, à le suivre.
Je dominais à peine mon émotion quand je fus introduit dans la chambre du prince. Je n’eus pas, d’abord, le temps de remarquer qu’elle était en désordre : mes yeux se portaient vers l’illustre capitaine qui avait fait trembler quelque temps de redoutables adversaires.
A mon approche, il leva négligemment la tête. Encore qu’il n’eût que cinquante ans, son visage portait les signes de la vieillesse ; il n’avait point de perruque, et des mèches grises tombaient sur son front. Après tant d’épreuves, se pouvait-on étonner de ces ravages ? Il était assis, simplement en veste et en culotte, dans un fauteuil, devant une petite table, chargée de bouteilles, parmi lesquelles se trouvaient une écritoire et une lettre commencée. J’eus de cette absence d’étiquette une impression douloureuse : tant d’exploits accomplis par lui, et cette manière d’abandon ! Cette impression s’accrut aux premières paroles qu’il prononça, d’une voix qui me parut éraillée.
— Que me veux-tu ? me demanda-t-il familièrement. Si c’est pour un secours, c’est à moi plutôt qu’il appartiendrait de le solliciter. Tu vois que mes affaires sont dans un état peu brillant.