— Monsieur, fit-il, je ne sais ce qui m’échappa dans des discours inconséquents, sous l’empire d’une malheureuse passion à laquelle j’ai la faiblesse de céder. Mais regardez-moi : vous pourrez dire que vous avez vu un prince qui connut toutes les ingratitudes, celle des peuples et celle des rois.

Des monarques formaient des vœux pour sa cause tant qu’il était victorieux : ils le dédaignèrent et lui contestèrent son titre même, quand il éprouva la défaite, et la terre sembla manquer à son exil. Le chef de la religion a plus d’égards pour un hérétique que pour lui, qui versa son sang et celui de braves gens pour la foi catholique. Il gêne les Cours d’Europe, qui se le renvoient comme un hôte fâcheux dont on n’a que faire, et quand son indigence devient trop scandaleuse, car son nom, malgré tout, pèse encore de quelque poids, et vivra dans l’Histoire, on se débarrasse de lui en sacrifiant une jeune princesse à laquelle on donnera quelques subsides pour la dédommager d’épouser un homme flétri par ses vices, lui qui était né avec des vertus, et qui est un vieillard avant l’âge…

Il parlait avec une ironie hautaine ; son visage avait retrouvé sa noblesse, ses yeux, mornes tout à l’heure, jetaient du feu. Je ne pouvais croire, que ce fût le même homme que je venais de voir dans une sorte d’ignominie.

— Mon enfant, me dit-il, vous êtes dans la fleur de la vie ; la démarche que vous fîtes étourdiment auprès de moi, atteste que vous avez du cœur. Ne vous fiez pas à ces beaux emportements. Sachez qu’il n’y a d’autre morale que celle du succès. Écoutez ce conseil : ne vous attachez qu’à ceux-là, qui ont une étoile heureuse. » Je protestai que l’exemple de grandeur d’âme qu’il avait donné, après une funeste bataille, serait toujours un objet d’admiration.

— La postérité, dis-je, recueillera les grandes actions de votre Majesté. — En attendant, reprit-il, vous voyez où j’en suis, c’est pourquoi il faut chercher l’oubli.

Il se laissa tomber dans son fauteuil et s’avisa qu’une bouteille n’était pas encore vide. Il but largement, et je m’aperçus que, après cet éclair de perspicacité, il reprenait cette apparence grossière dont j’avais d’abord été confondu.

— La postérité, s’écria-t-il, avec un mauvais rire, ne fait pas d’avances d’hoirie, et il sera un peu tard pour m’assurer le nécessaire quand elle s’occupera de moi.

Il appela son laquais et lui donna l’ordre, en le menaçant de lui casser une canne sur le dos s’il ne trouvait pas le moyen de lui obéir, d’aller chercher du vin. Quand ce vin eut été apporté, il s’en versa de grandes rasades.

— Sais-tu écrire, me demanda-t-il avec brusquerie, sur un ton de nouveau familier, j’ai cette incommodité que mes mains ont, dans ce moment, je ne sais quelles saccades, et je ne saurais finir cette lettre que j’ai commencée et qu’il faut bien que je fasse tenir, car, du d’Aiguillon, je n’ai encore que des promesses.

Je me voulus récuser, en alléguant que, quelle que fût ma discrétion, je n’avais point qualité pour pénétrer ses affaires. Mais il me prit par le bras et me plaça devant le papier, disposé sur la table. Puis, par une lubie, il sembla oublier la lettre dont il venait de me parler, et il balbutia une chanson obscène. Il interrompait cette chanson pour se plaindre de son frère, le cardinal, qui vivait à Rome dans l’abondance, en retour de ses flatteries aux Souverains auxquels il se plaisait à faire oublier qu’il fût un Stuart. Le Prétendant le traita, pour l’avoir fait manger à sa table, à la dernière place, de plat valet des persécuteurs de sa famille. Enfin, toujours buvant, il apostropha je ne sais quels ennemis que son imagination échauffée lui représentait. Il tentait alors de se lever, mais s’affaissait sur son siège. De quelles misères étais-je le témoin ? Eussé-je pu croire que ce prince, dont le passé était si grand, se livrerait, devant moi, à ces excès et me révélerait, dans l’aberration de l’ivresse, la profondeur de sa chute ?