Je maudissais l’inspiration qui m’avait conduit vers lui. J’étais loin d’espérer l’honneur d’une réception, ma démarche me semblait vaine, et, ayant eu comme introducteur un laquais grotesque, je n’avais même pas eu à solliciter une audience, qui ne me laissait que déception, en présence d’un homme tombé si bas !
Mais Charles-Édouard se reprend subitement comme par un prodige. Ses malheurs sont la seule cause de sa dégradation. La clarté se refait en son esprit, dans le moment qu’on le pense le plus égaré. Il se transfigure ; tout ce qui reste de noble en lui reparaît. J’inclinais à croire qu’il allait rouler sous la table. Mais je le vis bientôt aussi net d’intelligence que s’il n’eût point proféré des insanités. Il fit un effort, retrouva la maîtrise de lui-même, se recueillit.
— Hé bien, me dit-il, écrivez. » Ce n’est qu’à vous, Monsieur, que je confie que la lettre qu’il me dictait, m’employant comme son secrétaire, était destinée au roi : — « Monsieur, mon frère et cousin, l’amitié qui règne entre nous (il haussa les épaules) et ce sang qui nous lie me font croire à l’intérêt que me témoignera votre Majesté. Elle doit sentir que la perte de mes royaumes me met hors d’état de maintenir le rang que ma naissance me donne. La majesté royale s’avilit quand elle ne peut être soutenue avec éclat… » Je me rappelle ces premières lignes d’une lettre qui, pour exprimer la demande d’une assistance était conçue dans les termes les plus dignes. Le prince, avec une courtoisie qui différait fort de ses façons d’un instant auparavant, me voulut bien remercier de la peine que j’avais prise.
— Vous vîntes vers moi avec une belle confiance, me dit-il. Vous emporterez du moins une grande leçon. Vous connaîtrez, maintenant, la récompense de la gloire. Il m’en coûterait de vous dessécher le cœur, mais ne vous dévouez qu’à bon escient. Moi-même, hélas, n’ai-je pas perdu ceux qui, avec un zèle généreux, avaient embrassé ma cause ! Ils me durent la ruine ou la mort ! N’est-ce pas là pour moi la pensée la plus amère ? » Puis subitement : « Il est des vins d’Italie, qui sont estimables, et dont je fais cas, mais ils n’ont pas cet arome des vins de France. Bois avec moi de celui-ci. »
Je me retirai sans que le Prince, retombant dans l’ivresse, s’aperçût de mon départ. Ainsi, de cette entrevue qui fut incroyable par la facilité de l’accès auprès de lui et par le spectacle qui me fut offert, garderai-je le souvenir, chez le Prétendant, qui a cessé de prétendre à un trône, d’un homme chez lequel se mêlent, aujourd’hui, le grandiose et le crapuleux. Il n’est point de contrastes plus frappants que ceux qu’il présente, et j’eusse souhaité, Monsieur, d’avoir le génie de vous les faire sentir aussi vivement qu’ils me frappèrent.
XIV
M. Bouret
Ce 4 de Novembre 1771.
Je fis hier, Monsieur, une longue promenade en compagnie de M. Sellon, qui avait la curiosité de voir où en était la construction de l’Hôtel des Monnaies, dont vous savez que M. l’abbé Terray posa, voici deux ans, la première pierre. Ces travaux intéressent M. Sellon qui, à ses grandes lumières en matière de finance, joint le goût des arts. Il me dit qu’on avait commencé à bâtir un édifice, qui devait avoir la même destination, sur la place Louis XV, mais qu’on y avait renoncé, après qu’on eut engagé inutilement de grandes dépenses. Il s’en faut qu’on se puisse faire dès maintenant une idée exacte du monument, qui sera considérable. La façade ne doit pas avoir moins de soixante toises de long : on distingue seulement l’ordonnance générale de cette architecture, qui fera honneur à M. Antoine, artiste recommandable, dont les dessins furent adoptés.
En passant sur le Pont-Neuf, je remarquai la délicatesse de nombre de personnes qui, pour préserver leur visage des ardeurs du soleil, miraculeusement brillant en cette arrière-saison, portaient un parasol. Il s’est établi aux extrémités du pont un bureau où, pour une somme minime, on loue ces parasols, qu’on restitue après la traversée de cet endroit. Cette industrie est regardée comme fort commode ; mais M. Sellon, qui met son chapeau sur sa tête et non sous le bras, comme il est d’usage pour certains, ne laissa pas que de se moquer de ces raffinements.
Dans le moment que nous quittions le pont, il rencontra un homme qui semblait de complexion si distraite que, en effet, il pensa se jeter sur nous.