— « Pardieu, dit M. Sellon, je suis assuré que M. Messance a la tête pleine de ses calculs. » Ce M. Messance ouvrit de grands yeux, comme s’il sortait d’un autre monde et s’excusa de sa gaucherie. — Point du tout (M. Sellon a souvent des façons de parler qui, quelle que soit son habituelle bienveillance, laissent percer son humeur caustique). Vous avez fait sans doute une nouvelle découverte dans l’art de dénombrer tout ce qui concerne Paris. — Il est vrai, répondit M. Messance. — Avez-vous ajouté quelque chiffre à celui dont vous me parlâtes, des cinq cent soixante seize mille six cent trente habitants de cette ville et de ses vingt-trois mille cinq cent soixante-cinq maisons ? J’admire votre précision. — Elle n’est pas obtenue sans peine. Mais je portais mon attention sur un autre objet. Il est, à la suite de mes études, hors de doute que les mois de juin, juillet et août sont les plus propres à la conception des femmes. — Voilà qui est le mieux du monde, et l’on vous devra bien de la reconnaissance pour les résultats de votre application. »
— C’est, me dit M. Sellon, un original qui n’est content que lorsqu’il a établi des comptes sur toutes sortes de choses.
Pour satisfaire ce grand appétit de marche qu’a M. l’Envoyé de Genève, nous allâmes jusqu’à la place Louis XV. Il constata qu’il n’était rien de durable comme ce qui est destiné à durer peu, et que c’était ainsi que la statue du roi était toujours entourée d’une méchante barrière en bois, et il ne semble pas qu’on songe à la faire disparaître.
C’était le jour des rencontres d’originaux. M. Sellon fut salué par un passant de sa connaissance. C’était un architecte, M. Patte, qui est le plus atrabilaire des gens de sa profession et qui a le génie de la critique. « — Monsieur, dit-il, j’enrage de voir engloutir tant d’argent dans une construction faite pour s’effondrer avant qu’il soit longtemps. — Et quelle est cette construction ? — Cette immense église dédiée à Sainte Geneviève, qu’édifie M. Soufflot. Je vous garantis qu’il ne se passera pas deux ans que le dôme, bâti d’après une méthode vicieuse, ne s’écroule. — Ce sera dommage, fit M. Sellon, sans s’aviser de discuter cette allégation. » — Cet homme-là, me dit-il, ne rêve que malheurs : il est du premier bon pour annoncer des catastrophes.
Puis, changeant de conversation, il me demanda où j’en étais de l’accomplissement de mes ambitions, et je dus bien lui avouer qu’elles n’avaient pas encore trouvé leur voie. — Vous vous entêtez en des chimères, reprit-il, et je vous veux du bien. Je vous eusse volontiers guidé, mais je vois bien que vous seriez mal à l’aise dans mes bureaux. Pourtant, je démêle en vous une loyauté que j’apprécie. Soit ! Nous tenterons autre chose. Je vous donnerai une lettre pour M. Bouret, qui a la bonté de professer de l’estime pour moi. Il a le bras le plus long du royaume : il dispose avec le ministre, et, parfois sans le ministre, des emplois vacants. Vous lui exposerez vos désirs.
Il eût été ridicule de ma part de ne pas lui témoigner pour cette offre, faite avec tant de bonne grâce, ma reconnaissance. Une présentation à ce tout-puissant fermier-général est une faveur singulièrement recherchée par d’autres.
M. Sellon m’invita à me rendre chez lui pour qu’il écrivît cette lettre. Il me la remit en présence de Mlle Angélique, qui eut un charmant sourire, encore que j’y distinguasse un petit grain de malice.
— Allez, me dit-elle, je vous souhaite de réussir. M. Bouret ne saurait que s’intéresser à vous ; il n’a guère accoutumé de voir des solliciteurs qui ne demandent à son crédit que l’occasion de prouesses chevaleresques.
Ce mot me piqua. Je résolus de ne céder en rien sur mes idées. Je me fis conduire, dès le lendemain, au fastueux hôtel qu’habite M. Bouret à la Grange-Batelière. J’étais à peine entré que j’étais ébloui par le luxe prodigieux qui s’y déployait. Personne n’ignore l’immense fortune de ce matador de la finance. Mais cette demeure, vraiment princière, a été embellie par tout ce que l’art offre de ressources. Ce ne sont que marbres des plus rares, même en des salles où ne se tiennent que des subalternes ; ce ne sont que peintures admirables, concourant à la décoration la plus ingénieuse ; ce ne sont que tableaux de maîtres illustres, ce ne sont que sculptures magnifiques. Je fusse resté longtemps en contemplation devant ces merveilles, si la lettre de M. Sellon ne m’eût fait accueillir promptement, et je fus introduit auprès de M. Bouret.
Il a aujourd’hui quelque soixante ans : il est resté extrêmement vif, son visage a gardé quelque beauté, et gagne encore à son expression de parfaite affabilité. M. Bouret est, au demeurant, réputé comme l’homme le plus serviable du monde. Les grandes affaires ne lui ont pas fait perdre sa gaieté, qui fut un de ses premiers moyens de parvenir. Il a le désir de plaire, fût-ce à ceux dont il n’a rien à tirer. Il se donna la peine de se lever de son bureau et de faire quelques pas vers moi et il me dit que mon aspect prévenait trop en ma faveur pour qu’il n’eût pas plaisir à m’obliger, mais je n’eus guère le temps, tout flatté que je fusse de cette extrême politesse, d’engager avec lui la conversation. Il m’assura qu’il aimait les jeunes hommes qui avaient mon air de franchise et qu’il n’était rien qu’il ne fît pour moi. En un instant, il me conta avec esprit, quelques anecdotes et ajouta que la volonté d’arriver au but qu’on s’était proposé était la clef du succès, et il cita comme exemple que, à l’âge que j’avais, il se répétait sans répit : « Il faut que je fasse une grande fortune ou qu’on me pende. » Et, ajouta-t-il, en riant : « On ne m’a pas pendu. » Je ne trouvais même pas la possibilité de le remercier des bontés qu’il avait pour moi.