Cet entretien, si l’on peut employer ce mot, puisque M. Bouret avait été le seul qui parlât, n’avait pas duré deux minutes. Il appela son secrétaire pour ses affaires privées, qui a nom M. Tournay, et lui dit :

— Je vous recommande, monsieur, il est de mes amis, et j’entends qu’il soit satisfait. » Puis il me frappa amicalement sur l’épaule et me congédia.

— Hé bien, Monsieur, fit M. Tournay, quand nous fûmes seuls, je suis à vos ordres. De quel emploi souhaitez-vous être pourvu ? Il en est d’avantageux dans les bureaux des Fermes. J’en sais un dans le grenier à sel, qui laisse des loisirs. Vous conviendrait-il ?

— Monsieur, répondis-je, peut-être suis-je dans le cas de vous surprendre. Mais je suis fort éloigné par mes goûts de ces occupations. Je n’ai eu l’honneur d’aborder M. Bouret que par déférence pour M. Sellon, qui m’avait invité à faire cette démarche, mais je ne crois pas que je puisse rendre des services efficaces en me penchant sur des écritures. J’avoue que ce serait pour moi une besogne rebutante.

— J’admire des scrupules auxquels je ne suis point accoutumé, reprit M. Tournay, mais vous êtes un enfant : on a des sous-ordres qui prennent toutes les peines, et on se contente de recevoir les émoluments. — Ceci ne me conviendrait pas.

Je vis bien que M. Tournay souriait, comme s’il m’eût taxé d’une sorte de naïveté.

— Est-ce donc à la Cour que vous prétendez faire votre chemin ?

— Monsieur, lui dis-je, d’un ton sérieux, je n’aspire aux honneurs que lorsque je les aurai mérités. Je ne désire qu’une occasion de prouver ce que je puis valoir.

Il y avait, assurément, de la résolution dans ma façon de m’exprimer. — Touchez-là, fit M. Tournay, cela est si nouveau pour moi, qui ne suis habitué à voir que courbettes pour la satisfaction d’intérêts immédiats. Vous tenez un langage qui oblige à l’estime. Mais je n’ai, dans mes attributions, que le département des places dans les affaires, selon les ordres de M. Bouret. Il faut donc de la réflexion pour trouver le moyen de vous orienter d’après vos idées. Avec cette chaleur d’âme que n’êtes-vous entré dans l’armée ?

— J’ai, Monsieur, un parent respectable qui m’a averti des déboires auxquels est exposé un officier sans fortune. Au demeurant, il n’y a point de guerre, et je ne me soucie pas de tenir obscurément garnison dans quelque ville maussade.