— Vous voulez, en somme, conquérir la renommée par vous-même, et sans brigue.

— Il en est ainsi. N’est-il pas quelqu’un qui aurait besoin d’un homme ayant du cœur, et que troubleraient ni les difficultés, ni les dangers ?

— Vous avez, Monsieur, des sentiments généreux qui ne vous font point apercevoir que ceux qui vous chargeraient d’une telle entreprise se donneraient les gants de son succès, si elle réussissait ? Je loue fort votre ardeur ; il serait bon qu’il s’y mêlât un peu d’expérience. Ne voyez point là ombre de moquerie. Je ne vous écoute point sans me sentir ému par l’impétuosité de votre caractère. A vingt ans, je vous ressemblais. Il n’était point aventures que je ne rêvasse, et je me plaisais aux bravades. La vie m’a assagi, et j’occupe un poste fort sédentaire. Il est très envié. Ce n’est pas pourtant, sans attendrissement que je songe parfois aux belles lubies de ma première jeunesse. Je n’ai que trente-cinq ans, mais je suis plus vieux par l’opinion que j’ai dû me former de la bassesse des solliciteurs. Je vous suis tout acquis. Je vais méditer sur la meilleure façon de vous être utile. En attendant, vous voudrez bien accepter que je signe ce papier.

M. Tournay écrivit en effet, quelques lignes, et me les remit.

— Qu’est cela, m’écriai-je, un bon de cent louis ! A quel titre ? Je n’ai point demandé de secours. — M. Bouret me ferait grief de vous laisser partir sans un souvenir de lui. Ne savez-vous pas qu’il tient à sa réputation de libéralité ?

Je ne pus me garder d’un mouvement de colère, et je déchirai le papier.

— Parbleu, dit M. Tournay, vous êtes un héros ! Je n’eus point l’intention de vous fâcher : je ne fis qu’obéir aux instructions générales que je reçus de M. Bouret, qui entend qu’on ne se soit pas adressé à lui vainement. Je lui rapporterai ce beau trait, mais il se pourrait bien qu’il haussât les épaules et qu’il se fâchât à son tour. Qu’est-ce pour sa prodigalité, que cette bagatelle : n’allez point le rendre sévère à votre égard. Il n’admet pas de refus à ses dons.

Je persistai dans ma résolution, cependant M. Tournay me dit que j’avais tort, mais il me tendit la main. Il en vint à me conter mille choses singulières sur M. Bouret.

— Je l’aime, fit-il, parce que, en dépit de son ostentation, qui est prodigieuse, sa complaisance est sincère, et elle le fut avant qu’il disposât de trésors. Savez-vous ce qui, jadis, détermina son mariage ? Il épousa une personne pour laquelle il n’avait point de goût pour la raison que, avec sa dot, il pouvait obliger un ami, ayant besoin d’une somme considérable, qu’il n’avait point alors. Cette dot, qui était d’un grand poids, ne fit que passer de ses mains dans celles d’un autre. L’union, conclue dans ces conditions, ne fut point heureuse. Il n’y eut pas, d’ailleurs, de séparation sans que M. Bouret ne rendît fort exactement la dot, que cet ami ne lui avait pas remboursée. Vous le verrez sans cesse occupé de spéculations, et il ne s’y livre que pour pouvoir donner, et donner toujours. Croyez qu’il a assez de philosophie pour ne pas tabler sur la reconnaissance. Vous savez les folles dépenses qu’il a faites en son château de Croix-Fontaine, dans le seul espoir que le roi, revenant de chasser, lui fît l’honneur de s’y reposer à peine une heure. Les architectes s’occupent sans répit à bâtir pour lui ; c’est pour lui que travaillent les artistes les plus célèbres. Il n’est rien de rare ou de précieux qu’il ne fasse aussitôt acquérir. Ses chevaux sont les plus beaux et ses carrosses les plus dorés du monde. Il offre des fêtes qui jettent dans l’éblouissement et des festins d’un luxe incroyable par la vaisselle et les mets, et, pour lui-même, il est sobre et se contenterait volontiers de peu. Il a toutes les galanteries : il fit, l’autre jour, à un de ses dîners, le contrit, en s’excusant auprès des dames du retard de ses jardiniers qui n’avaient point apporté de fleurs, mais chacune d’elles trouva à sa place un bouquet de diamants et de pierres précieuses. Il a des attentions délicates : les présents qu’il envoie ne sont pas seulement les plus coûteux qui soient, il les choisit en ayant eu soin de s’instruire des goûts de ceux qui les doivent recevoir. Il ne se satisfait point de donner ; il faut qu’il donne avec grâce. Ces seuls présents dépassèrent, l’an dernier, six millions. A ce train-là quelle fortune ne s’épuiserait pas ? Qui sait si ce Plutus, à la fin ruiné, n’en sera pas réduit à emprunter quelques louis, qu’on lui refusera peut-être, mais ceux qui ont vécu dans son entourage ne se seront point oubliés ; et, encore que j’aie sa pleine confiance, je suis sans doute celui qui ait été le moins tenté par de faciles profits. J’osai m’inquiéter devant lui de ses profusions. Il me répondit qu’il avait dans sa tête des idées qui lui permettraient de les décupler. Je lui reconnais, à côté de cette fureur de dissipations, une véritable bienfaisance. Il lui arriva de nourrir une province que ravageait la famine. Il a eu toutes les femmes, et elles s’offraient à lui ; il a gardé, cependant, un attachement pour une maîtresse d’autrefois, qui n’a plus, avec l’âge venu, ni beauté, ni charme, mais elle l’aima, dans le temps que sa merveilleuse destinée ne se dessinait pas encore, et qu’il avait pris un nom supposé. Il n’a point voulu l’enrichir, de peur de la corrompre, et il ne lui a assuré que le nécessaire, dans une maison qu’il acheta pour elle à dix lieues de Paris. Elle a cent fois entendu parler de lui, et elle ne sait pas qui il est. Quand il s’évade de son faste, c’est pour se rendre auprès d’elle, en fort modeste équipage. C’est, dit-il, quand il a besoin d’un peu de sincérité, car, tout en les goûtant, il ne s’abuse point sur les hommages qui vont à lui. Ne divulguez point ce trait, je vous prie : je le cite pour vous montrer que M. Bouret est demeuré sensible, malgré le vertige que donne la puissance de l’argent. Ce fut pour cette personne qu’il me pria, selon sa politique sentimentale avec elle, d’acheter un bijou commun, car, entraîné par ses habitudes, ses yeux se fussent naturellement portés sur le plus riche écrin du joaillier.

M. Tournay me dépeignit ainsi, tel qu’il est, et non seulement tel qu’il est dans le public, l’opulent financier, en qui il y a plus de bons côtés qu’on le croit généralement. Il s’appliqua, étant encore jeune, par système, à paraître aimable, et ce qui fut d’abord une sorte de masque chez lui est devenu naturel. — Cette amabilité est, sans effort, sa règle de conduite. Je crois qu’il n’a guère de rancune que contre M. Robbé, parce que ce médiocre poète lui voulut rendre cinquante louis, implorés en un jour de détresse. M. Bouret l’appela nigaud. M. Robbé, qui avait eu moins de morgue quand sa bourse était vide, jeta la somme sur la table. — J’eusse pourtant voulu, dit M. Bouret, vous la laisser afin d’acheter un balai pour nettoyer les ordures de vos vers.