Une heure s’était passée en cet entretien. M. Tournay me renouvela sa promesse de s’occuper de moi, encore, ajouta-t-il avec une bonne humeur qui faisait passer cette pointe, qu’il eût un tout autre bailliage que celui dont dépend l’héroïsme, et il me pria de ne pas manquer de le venir voir sous peu.
C’est ainsi, Monsieur, qu’après avoir été admis auprès d’un véritable roi, dont la gueuserie est affligeante, j’ai connu ce M. Bouret, à qui l’énormité de ses dépenses a fait, à Paris, une royauté qu’on ne s’avise pas de contester.
XV
Le souper de Chaillot
Ce 7 de Décembre 1771.
Je vous ai dit, Monsieur, la bonne grâce de M. Tournay à qui me confia M. Bouret. Il m’avait donné la liberté de me venir enquérir de la suite des démarches qu’il ferait en ma faveur. Je me présentai chez lui.
— Je vous avais prévenu, fit-il, dès qu’il m’aperçut : M. Bouret n’a point trouvé bon votre refus du présent que je vous voulus faire, selon ses intentions. « — L’orgueil de ce jeune homme, m’a-t-il répondu, quand je lui parlai de vous, ne le servira point. Il eût bien été le premier à qui j’eusse demandé de la reconnaissance. » M. Bouret a une telle habitude de donner qu’il se blesse qu’on n’accepte pas ses libéralités. Je crains qu’il ne s’intéresse pas à vous comme l’eusse souhaité qu’il le fît. Je me suis néanmoins occupé de satisfaire vos désirs, si vous rêvez toujours de grandes actions et d’une large dépense d’énergie et de courage.
Je protestai que mes aspirations ne s’étaient pas modifiées sur ce point-là.
— Eh bien donc, reprit M. Tournay, vous plairait-il d’aller chercher cette gloire au loin ? Après la perte de l’Inde et du Canada, M. de Choiseul avait eu dessein d’élargir notre domination sur la Guyane. La désastreuse expédition de Kourou dégoûta d’une telle entreprise, dont les ennemis du Ministre avaient tiré avantage contre lui. Cependant, bien que M. d’Aiguillon n’ait guère de goût pour les idées de son prédécesseur, ce projet revient sur l’eau. M. Malouet, qui est commissaire général de la marine et secrétaire des commandements de Mme Adélaïde, insiste fort pour qu’on mette à sa disposition des ressources lui permettant de réussir une opération qui fut manquée, faute de justes prévisions. Je puis vous aboucher avec lui. Il y a, là-bas, beaucoup à tenter[4].
[4] M. de Malouet, en dépit de l’activité de ses démarches, ne put partir pour la Guyane qu’en l’année 1776 (note de M. de Quiévelon en marge de la lettre du chevalier).
Je remerciai M. Tournay et lui dit qu’il y avait trop longtemps que j’enviais de me jeter dans des aventures pour que je ne me hâtasse pas de saisir l’occasion qui m’était offerte. M. Tournay me frappa amicalement sur l’épaule.