— Je suis prêt, vous le voyez, me dit-il, à seconder vos vues. Mais j’ai de l’amitié pour vous, et je vous dois faire part des scrupules que j’ai à votre égard. C’est la gloire que vous ambitionnez ? — Apparemment. — Mais aurez-vous la patience de l’attendre, si elle doit être longue à venir ? Vous saurez que la Cour et Paris n’ont pas accoutumé de songer beaucoup à ceux qui sont loin. Je ne doute point de votre ardeur à accomplir des exploits, mais le théâtre où vous les consommerez est à une telle distance que l’écho n’en parviendra guère ici. Parlons sans détour. Est-ce le seul dévouement à une noble tâche qui vous amène, ou ne séparez-vous pas vos généreuses conceptions de l’espoir d’une prompte renommée ?

Je convins que, tout décidé que je fusse à courir des risques, j’enviais cette renommée, pour le prestige qu’elle confère à celui qui l’a conquise.

— Il vous faudrait donc vous morfondre pendant des années, en un pays perdu, supposé que vous en revinssiez épargné par les fièvres, ou que l’on ne vous soufflât point le fruit de ce que vous aurez fait de méritoire.

J’avouai que je serais plus pressé de jouir de la récompense de ma conduite, et je ne pense pas, Monsieur, que vous blâmiez en moi cette prétention de vous faire honneur dans un moindre délai.

— Réfléchissez donc, reprit M. Tournay, et, en attendant, donnez-moi le plaisir de venir souper avec moi demain dans la petite maison de Chaillot de M. Bouret, dont il me veut bien laisser la disposition. Je traiterai quelques amis, ou plutôt quelques-uns de ceux qu’on décore facilement de ce nom, trop prodigué, en effet.

Je fus exact à me rendre à cette invitation. Je devançai même le moment indiqué. Il était à peine onze heures de nuit quand je fus introduit dans cette maison, dont l’aspect me parut d’abord assez modeste. Mais à peine eus-je franchi la porte que je compris que ce n’était là qu’un moyen de ne pas attirer la curiosité, au cas où le maître du logis souhaitât entourer de discrétion ses affaires galantes. C’était, au contraire, le luxe le plus ingénieux, dès l’antichambre de marbre ornée de trophées, des attributs mythologiques de l’Amour. Une seconde pièce était encore une salle magnifiquement décorée en or et en bleu, avec des bas-reliefs représentant des scènes libertines, mais qui attestaient la perfection de l’Art. Cette pièce donnait accès à un salon dépassant en magnificence tout ce qu’il m’avait été donné de voir jusque-là : des colonnes enrichies d’ornements d’or, une cheminée merveilleuse de jaspe, des panneaux, qui continuent la décoration du plafond et évoquent la défaite des héros antiques par l’Amour ; des consoles aux bronzes les plus finement ciselés, supportant des vases du plus grand prix, des porcelaines d’une grâce exquise ; des statues de déesses, des lustres en cristal de roche, que sais-je ! Je considérais ce superbe ensemble quand M. Tournay parut, et s’excusa aimablement d’avoir été devancé par moi.

— Sans doute, me dit-il, serez-vous curieux de voir ce qui est ici le temple de l’amour, encore que ce temple n’ait pas eu depuis longtemps de desservants, car M. Bouret le délaisse momentanément, las d’y avoir sacrifié, et ayant la fantaisie, pour des plaisirs où il ne saurait plus apporter le feu de la jeunesse, de décors autrement conçus.

Il me conduisit dans une chambre tendue de soie rose glacée d’argent où on a réuni tout ce qui peut inviter aux rêves voluptueux. Du plafond divinement peint de libres allégories, descendent des écharpes d’or et d’argent dont, sur la corniche, de charmants petits satyres semblent disputer à des nymphes de la cour de Vénus le soin de leur disposition. C’est un délicieux enchevêtrement de guirlandes de roses, ce sont des commodes et des chiffonniers en porcelaine de Sèvres sur lesquels se présentent aux yeux des fleurs et des oiseaux, des tapis de toute beauté, des sophas couverts des étoffes les plus rares. Ce sont encore des amours qui soutiennent, en se jouant, le baldaquin du lit en forme de conque, appuyé sur une vaste coquille, formant glace. Tout est fait pour éveiller ou ranimer les désirs des sens. Je contemplais ces splendeurs qui évoquent toutes les jouissances, quand on annonça un des convives.

C’était ce M. Robbé, dont M. Tournay m’avait parlé, qui, me fut-il dit, regrettait fort la fierté que, en une lubie, il avait accusée en narguant M. Bouret, et qui souhaitait reconquérir ses bonnes grâces. Il est en réputation d’avoir écrit, avec verve, des poèmes sur des sujets fort scabreux. Il passe pour un esprit fort, mais est assez habile homme pour se faire attribuer des pensions, à la condition de ne point imprimer ses satires où il se moque de la religion. Apparemment, c’est d’un meilleur calcul que de s’exposer à être logé à la Bastille. D’autant qu’il ne se fait point faute de lire partout ses petits vers libertins.

Il vint ensuite un homme dont l’aspect était fort grave : on le nomma. Ce personnage que j’eusse pris pour quelque magistrat, était un directeur de théâtre, M. Gallier de Saint-Géran. Puis ce fut un avocat au Parlement, M. Coqueley de Chaussepierre, qui sautillait plus qu’il ne marchait. Un officier au régiment de Bouillon, M. de Lauvejols, parut après lui. Un médecin, à la démarche très vive qui paraissait montrer de la combativité, même en souriant, le Dr Préval, arriva peu après. Et ce fut, s’étant disputé avec le cocher de son carrosse de louage, et se présentant encore fort bourru, le pas pesant, les traits massifs, un artiste des plus admirables, M. Moreau le Jeune. A la vérité, si les autres reflétaient sur leur visage l’appétit du plaisir, il semblait n’être venu que par obligation. M. Tournay me dit, me prenant à part, que ses manières contrastaient fort avec la délicatesse de son art, et que M. Moreau, à qui l’on doit le plan de si belles fêtes à la cour, aimait peu le monde et ne tenait pas à s’y rendre agréable. Il ne venait, ajouta M. Tournay, que pour juger de la décoration de la maison, dont, connaissant la manière de l’architecte, M. Pierre, il avait contesté le goût. Après M. Moreau parut M. Joliveau, qui est secrétaire perpétuel et inspecteur breveté de l’Opéra, et, en même temps que lui, M. du Rozoy, qu’on salua comme un philosophe venant de payer sa philosophie d’un emprisonnement. A ces hôtes se joignirent un abbé, de fort bonne mine, encore qu’il se plaignît de la délicatesse de sa santé et qu’il assurât qu’il avait fait effort pour ne pas manquer à cette réunion. Au demeurant, il mangea comme quatre. Je ne puis vous parler de tout le monde : les autres, qui ne brillèrent point, faisaient, à mon sens, figure de parasites.