On attendait encore une personne : il en vint deux. M. Tournay, qui a un parfait estomac, a le culte de la bonne chère, et prétendait nous faire goûter d’un menu qu’il avait médité lui-même. C’était pourquoi il n’avait pas invité de femmes qui, selon son sentiment, empêchent, en causant des distractions, d’apprécier les mets qui sont servis. Il y eut une femme, cependant, parmi nous. Elle avait été amenée par une sorte d’escogriffe, qu’on nomme M. de Fontpeydrouze, gentilhomme de Catalogne ; il me déplut, tout de suite, par son aplomb excessif et, en même temps, par je ne sais quoi de faux que je trouvais dans son regard. Il dit que, ayant rencontré Mlle Beauvoisin dans un tripot où il avait passé une partie de la soirée, il l’avait, de son chef, invitée aux dépens de M. Tournay. De ce M. de Fontpeydrouze, je sus plus tard des choses horribles. Mes préventions contre lui ne laissaient pas que d’être fondées.
On passa à table, non sans qu’on eût admiré l’ingénieuse décoration de la salle où l’on était introduit. Entre les colonnes bleues à base dorée, les panneaux offrent aux yeux des bas-reliefs qui représentent les fêtes de Comus et de Bacchus. Des trophées ornent les pilastres de leur décoration et désignent la chasse, la pêche, les plaisirs de la table et ceux de l’amour. De chacun d’eux sortent autant de torchères portant des girandoles à dix branches qui rendent ce lieu éblouissant. Le plancher de la salle est fait du plus beau bois des Indes, incrusté d’ivoire et d’ébène. Des consoles sont chargées de vases d’argent et de vermeil.
M. Tournay expliqua que la libéralité de son patron (c’est de cette expression qu’il se servit) lui permettait de faire à ses convives les honneurs de ce beau cadre, et qu’il devait à cette libéralité l’emprunt d’officiers de cuisine qui avaient juré de se surpasser dans leur art, car c’était, en fait, M. Tournay qui avait la haute main sur eux, et il avait paru juste à ces gens qu’ils traitassent, ce soir-là, le secrétaire aussi bien qu’ils eussent fait pour le maître.
On loua fort la générosité de M. Bouret. Le repas fut composé d’une façon admirable. Je sais, Monsieur, que vous êtes contraint à la sobriété, et il serait cruel de vous faire le détail de ce festin, où tout était conçu avec un raffinement merveilleux. Il n’y eut d’abord que des exclamations sur l’ordonnance du service et sur l’excellence des plats qui attestaient le génie de ceux qui les avaient préparés. Ce qu’il y eut de plaisant, ce fut l’outrecuidance de M. de Fontpeydrouze, qui semblait être l’amphitryon, et, tout en dévorant lui-même, faisait mine de s’inquiéter de la satisfaction des convives, comme s’ils eussent été régalés par ses soins. Il prenait les gants des attentions qui leur avaient été prodiguées. On finit par rire d’une attitude qui était, en effet, comique. Encore qu’il n’eût pas désiré sa présence, M. Tournay avait les égards de sa politesse habituelle pour Mlle Beauvoisin ; il paraissait pourtant la connaître, au moins de réputation, et n’avoir point d’illusion sur elle.
La bonne chère et les vins déliaient peu à peu les langues, et la conversation s’engageait, des plus vives. Je n’avais guère encore parlé qu’à mon voisin, M. de Lauvejols et, pour n’être point à court, je lui avais demandé s’il connaissait un officier qui avait appartenu à son régiment, M. de Rocquemont.
— Hé, pardieu, fit-il, Rocquemont-la-Duègne ! Je ne suis point d’âge à avoir servi en même temps que lui, mais une tradition s’est si bien établie qu’il est impossible d’ignorer son histoire.
Je répliquai que j’avais eu l’honneur de m’entretenir avec lui, et qu’il ne méritait point de moqueries. M. de Lauvejols le voulut bien concéder, puisque, me répondit-il courtoisement, je me portais garant de la dignité du caractère du major. Il ajouta, néanmoins, qu’il eût fallu avoir en soi bien du sérieux, pour ne pas trouver l’aventure risible. Je pensai que M. de Rocquemont ne se fâchait point à tort, puisque son mariage forcé, à Minorque, alimentait une légende. Mais on cessa les propos de voisin à voisin, et la causerie devint générale, s’animant de plus en plus. Je ne saurais, Monsieur, que vous en donner un imparfait reflet, tant les ripostes et les plaisants commentaires avaient de feu et se croisaient avec promptitude. Je ne vous dirai, sans le brillant de ces reparties, que ce que je retins.
M. Gallier de Saint-Géran, qui est directeur des théâtres de Bourgogne, n’est point aussi grave qu’il m’avait paru l’être. On sent qu’il a la pratique de la scène. Il fit une imitation des plus amusantes de M. de Voltaire, avec lequel il a la bonne fortune d’être en relations assez suivies, car, à l’instigation de ce grand homme, il a donné des représentations au théâtre de Châtelaine qui, tout près de Genève, est en territoire français, de sorte que les magistrats de la République ne peuvent que protester vainement contre le goût des spectacles qu’ils réprouvent. Il est en pourparlers avec M. de Voltaire pour la construction d’un théâtre, à Ferney. Il fut vraiment à peindre quand il reproduisit la démarche, le ton, la voix, du vieillard illustre qui se donne toujours comme moribond et fait, cependant, des projets pour une longue suite d’années. M. de Saint-Géran se piqua de faire passer devant nous des images évoquant l’extrême mobilité des manières de patriarche. C’était M. de Voltaire, assistant à une de ses tragédies, applaudissant comme un possédé, frappant le plancher avec sa canne, s’attendrissant, s’essuyant les yeux avec son mouchoir, s’écriant, sans se soucier des spectateurs :
— Ah ! que c’est bien ; mon Dieu, que c’est bien !
Il court vers Le Kain, qui est venu de Paris jouer la pièce, il le prend par la main, il le serre contre sa poitrine, il l’embrasse, se baissant soudain avec effort pour réajuster un de ses bas, roulé sur son genou, qui s’est détaché. Puis, avec cette feinte modestie qu’il aime à affecter, il s’écrie :