— Mais, alors, comment jouer la comédie ?
— Attendez, ne soyez point si pressé. J’ai des ressources dans l’esprit. Ces comédiens, qui ne sont que trop souvent des histrions, je les remplace par des jeunes gens des deux sexes, élevés aux frais de l’État, demoiselles de Saint-Cyr ou disciples des écoles publiques. Pour commencer, du moins, car j’ai bien autre chose en tête. Ne vous récriez pas, n’ayez même pas cette surprise que d’autres ont témoignée, qui ont accoutumé de n’envisager les choses que superficiellement.
Je protestai que j’étais tout oreilles. M. Rabelleau me prit par le bouton de mon habit.
— Monsieur, dit-il, voici ma grande idée. Un stage comme comédien de la nation, devra être obligatoire. Il sera décrété par une loi que nul ne pourra être admis à aucune place publique, à la Cour, dans le Ministère ou dans la robe, sans avoir donné dans sa jeunesse, des preuves de ses talents sur le théâtre créé par l’État. Est-il nécessaire de vous faire valoir les avantages d’une telle conception ?
— Quoi ! m’écriai-je, tout le monde comédien ?
— Oui, Monsieur, tous ceux du moins qui prétendent remplir un emploi utile. Que de bénéfices moraux j’entrevois pour la jeunesse ! Pour les acteurs, que de profits intellectuels ! A cette obligation de paraître quelque temps sur la scène, ils gagneront la possession de soi, l’initiative, l’habitude de la responsabilité, qualités essentielles. L’étude d’un rôle, entreprise non point en hâte, par métier, mais d’après l’histoire et la nature, leur révélera les ressorts du cœur humain. Un futur juge, par exemple, ayant jadis joué un rôle de juge, sera, quand il abordera ses fonctions, plus soucieux des cas de conscience se présentant à lui. Un commis de ministre comprendra mieux l’importance des affaires qu’il traitera ; un médecin se souviendra opportunément, pour les éviter, des travers reprochés, au théâtre, aux médecins ; un négociant même sera plus probe… Au demeurant, je ne puis ici vous exposer toute l’économie de ce projet. Je me flatte que vous serez convaincu de son excellence quand vous l’aurez lu, en tous ses détails, dans ma Dissertation sur les spectacles, qui parut, voici deux ans, chez le libraire Nyon l’aîné, rue du Jardinet.
Les utopies de M. Rabelleau commençaient à me fatiguer. J’avais aperçu dans une loge une fort belle personne, que j’avais entendu désigner comme une Laïs en réputation d’avoir inspiré de grandes passions, et je me plaisais à la considérer. Je ne manquai pas de dire à ce réformateur enflammé de ses réformes que je ne manquerais point de me procurer son ouvrage.
Le spectacle venait à peine de se terminer que M. Rabelleau courut après moi. Il tira de sa poche un exemplaire de sa Dissertation.
— Peut-être, dit-il, êtes-vous curieux de lire sans tarder ce livre dont j’eus l’honneur de vous parler… J’ai, par hasard, ce volume sur moi, en fort bon état… Il ne coûte qu’un double écu.
Ce n’était pas trop cher pour me débarrasser de ce redresseur des torts du théâtre, devenu un fâcheux. J’avais quelque peu manqué de prudence en engageant avec lui la conversation.