Je ne vous raconterai pas le sujet de cet ouvrage : il m’a semblé, encore que je ne sois pas grand connaisseur, que l’auteur qui a eu, m’a-t-on dit, bien des succès, ne se fût pas donné, cette fois, une grande peine. La pièce fut, cependant, représentée à la Cour, avant d’être offerte aux spectateurs de la rue Mauconseil. Il s’agit d’un certain Cliton, homme fort pédant, qui est l’oracle d’Orphise, la maîtresse du logis, mère de l’aimable Agathe. Cliton, très écouté, trouve toutes sortes de raisons pour pousser Orphise à s’opposer au mariage d’Agathe avec Célicour, un jeune et brillant militaire, son cousin. En fait, il a, pour combattre cette union, un motif personnel : ce fourbe est épris d’Agathe et il oublie son habituelle prudence jusqu’à lui écrire une lettre des plus enflammées. Les deux amants se serviront de cette lettre pour le confondre et pour l’obliger à déterminer Orphise à donner son consentement à leur mariage.

M. La Ruette et M. Clairval me plurent par la vivacité de leur jeu. On assure (car vous ne sauriez croire à quel point on s’occupe de la vie des acteurs), que s’ils mettent tant de feu à exprimer l’amour qui possède leurs personnages, c’est qu’ils l’éprouvent au naturel, au delà du théâtre.

Mais je ne vous eusse point parlé de ce spectacle, sans la rencontre que je fis, en l’ayant pour voisin au parterre, d’un homme singulier. Je ne sais pourquoi il me prit à partie, m’estimant docile pour entendre ses discours. Son autre voisin était de moins bonne composition et m’avait ainsi, comme on dit, jeté le chat dans les jambes. Cet original, dont je ne pus me défaire, et qui ne se borna point à me parler, pendant les interruptions de la comédie, mais dans le temps même qu’on la jouait, me voulut apprendre qu’il se nommait M. Rabelleau, et qu’il était, de sa profession, avocat. Il avait, au demeurant, m’assura-t-il, de plus hautes visées que celles de rédiger des mémoires pour des causes qui n’étaient point dignes d’un grand intérêt.

— Je crois voir, Monsieur, me dit-il, que vous ne prenez qu’une médiocre distraction à cette intrigue, et c’est de quoi je loue votre goût et la sûreté de votre jugement.

Et, prévoyant une objection que je ne songeais pas à lui faire, il ajouta que je lui demanderais sans doute la raison pour laquelle, ne se plaisant aucunement aux spectacles de la Comédie Italienne, il y venait, cependant, assister.

— C’est, fit-il, pour me fortifier dans mes idées, qui sont celles d’un vrai réformateur du théâtre. Quelle leçon tirerez-vous de cette comédie ? En quoi, après l’avoir suivie, vous sentirez-vous propre à accomplir de grandes choses ?

Des personnes qui se trouvaient derrière nous, lui dirent qu’il les gênait et le prièrent de se taire. Il se contenta de baisser la voix, mais ce fut dans le loisir laissé entre le premier et le deuxième acte qu’il s’acharna à m’exposer ses conceptions. Vous dirai-je, tant elles étaient bizarres, que je l’écoutai d’abord avec quelque curiosité, ce dont je fus bientôt puni.

— Il faut, Monsieur, reprit-il, en ce qui concerne le théâtre, tout démolir, puis reconstruire. Le théâtre doit être l’école des vertus. Ce n’est point, ainsi, hélas, qu’il a été compris jusqu’à présent. Il est grand temps d’agir pour arrêter cette démoralisation dont il est l’artisan. Quelle piteuse ambition que celle d’amuser les gens ! Il importe de développer en eux les plus nobles sentiments. Je ne méconnais pas les bonnes intentions de M. Riccoboni le père, dans sa Réformation du Théâtre, mais bien qu’il voulût proscrire l’amour des pièces représentées, il fut encore trop timide dans ses pensées. Et, d’ailleurs, ne s’occupa-t-il pas surtout de réformer les mœurs des comédiens, en exigeant qu’il n’y eût point de femme dans la troupe qui ne fût mariée et que celle qui se rendrait coupable du moindre scandale fût congédiée ?… J’entends, pour moi, aller beaucoup plus loin. Je fais table rase de tout ce qui existe. Prêtez-moi de l’attention, je vous prie. De mes projets naîtra une société nouvelle, qui ne comptera plus que des citoyens pénétrés de leurs devoirs. Selon moi, l’État prendra à sa charge la construction (entre nous, n’est-il pas scandaleux que nous restions debout, au parterre ?) l’entretien et l’administration directe des théâtres, dont la gestion sera confiée à une compagnie d’hommes sages et vertueux. Ceux-ci décideront des sujets à traiter par les auteurs. Ce seront des sujets élevés, faits pour inspirer la générosité, le dévouement, l’amour de la patrie.

— C’est, dis-je, une bien grande affaire.

— Assurément, sans quoi je ne m’en mêlerais pas. Pour le choix des pièces, voici donc un point acquis. Reste l’interprétation de ces pièces, c’est particulièrement en ce cas que je crois avoir apporté des lumières toutes nouvelles. Je licencie toutes les troupes de comédiens.