Enfin, le lendemain, nous aperçûmes les cloches à flèches dentelées de la cathédrale de Burgos, et l’on nous déposa sur une grande place dallée, ornée de statues, qu’on appelle l’Espolon. Je me mis en quête d’une hôtellerie et pris dans mon porte-manteau des vêtements me permettant de me présenter décemment chez la personne que j’allais voir. Don Alonso Bermudez est un homme d’aspect morose, qui m’écouta sans que rien dans sa physionomie parût changer, encore que je lui apportasse de bonnes nouvelles. Il me fit assez froidement des offres de service qui me parurent n’être qu’une formule en ce pays-là. J’appris plus tard qu’il avait été blessé que je les déclinasse. Il m’annonça qu’il me donnerait sa réponse pour M. Sellon dans quatre ou cinq jours. Burgos me parut une ville d’assez grande étendue, bien qu’elle soit emprisonnée dans ses bastions. Les couvents, qui sont nombreux, semblent avoir été fortifiés. Les rues étroites ont un air de mystère avec les balcons fermés des maisons, revêtues de couleurs différentes. Beaucoup d’entre elles portent des armoiries sur leur fronton.

Ne connaissant personne que ce banquier, qui ne me paraissait point d’un commerce très engageant, je ne savais comment occuper mon temps. Pendant le voyage, je m’étais attaché à apprendre quelques mots d’espagnol, mais ils ne pouvaient me mener bien loin. Vous verrez, Monsieur, que, par malheur, cette élémentaire instruction dans la langue castillane me suffit pour comprendre une vieille femme qui m’avait abordé. Cette rencontre fut la cause de singuliers événements.

J’errais, un soir, au hasard, et je me trouvais dans une rue qui formait de tels dédales que j’avais peine à m’orienter. Je cherchai un point de repère dans une maison, plus haute que les autres, et dont le portail était orné de sculptures en assez mauvais état, car j’étais passé devant ce logis. Je m’étais arrêté, souhaitant une issue de ce labyrinthe qui me conduisît sur une place. Les nuits sont fraîches à Burgos, où le froid est l’ordinaire, et je m’étais enveloppé dans mon manteau. C’est alors que cette vieille s’approcha de moi.

— Votre Seigneurie, me dit-elle, est attendue ; qu’elle veuille bien me suivre.

J’eus, Monsieur, bien de la naïveté. Mais j’avais la tête farcie d’histoires espagnoles, où des duègnes jouent un rôle, se prêtant à d’amoureuses missions. Je fus assurément surpris, mais ma vanité m’égara. J’avais été, dans la journée, à la promenade, et je me figurai que j’eusse été remarqué, pour ma bonne mine, et peut-être pour ma qualité d’étranger, par quelque belle personne qui avait le caprice d’apprendre qui j’étais et de s’entretenir avec moi. J’ai lu bien des romans qui ont ce début. La curiosité me poussa à accepter l’offre de la vieille. Peut-être, après tout, ne s’agissait-il que de quelque entremetteuse, et ce fut la réflexion qui me fut bientôt inspirée par plus de modestie. Mais, à la vérité, j’étais, après une assez longue réserve obligée, fort en disposition de faire l’amour, même avec une fille, pourvu qu’elle fût suffisamment avenante.

La vieille me fit passer par une petite cour intérieure, puis monter un escalier. Je me trouvai dans une petite pièce assez obscure. J’attendis, penchant, décidément pour une très vulgaire aventure. Jugez de mon étonnement quand une porte s’ouvrit soudain et que je me sentis poussé dans une grande salle, ornée d’armoiries, et fort bien éclairée. Mais ce n’était pas une femme qui avait paru. J’avais en face de moi trois jeunes hommes, qu’accompagnait un majestueux vieillard. Ils avaient à la main des épées nues.

— Traître, dit le vieillard, d’une voix terrible, tu es pris à ton piège. Tu t’es glissé dans cette maison pour y apporter le déshonneur. Ces cavaliers, qui sont mes fils, vengeront l’injure de leur sœur, indignement séduite par toi.

J’entendais assez mal ce discours, qui me laissait stupéfait. Je n’avais assurément aucun péché de ce genre sur la conscience, et je me vis tombé dans un guet-apens.

Les quatre hommes, me croyant à leur merci, m’abandonnèrent un moment pour tenir conseil dans un coin de la salle. Leur langue ne m’était pas familière et ils parlaient fort vite. Je ne pouvais pas ne pas comprendre, cependant que c’était de mon sort qu’il s’agissait.

La discussion qu’ils avaient entre eux se termina et le vieux gentilhomme s’approcha de moi.