Les quatre justiciers délibérèrent encore. En dernier lieu, ils me firent faire le plus solennel serment de me rien révéler de ce que j’avais vu. Je jurai avec d’autant plus de facilité que j’ignorais le nom de la famille outragée par un autre, certes, que par moi. On se détermina à me laisser partir.

Tout éberlué de ces étranges circonstances, me demandant si je n’avais point rêvé, j’avais à peine fait quelques pas dans la rue, qu’un homme, les yeux pleins de fureur, courut vers moi.

— Défends-toi, malheureux, s’écria-t-il.

— Encore ! pensai-je. Quelle rue malencontreuse ! Je n’eus que le temps de tirer mon épée, et, tout en parant ses coups, qui étaient des plus vifs, je le priai de me dire pourquoi il me voulait tuer.

— Ne sors-tu pas de la chambre de Doña Serena, ma maîtresse ? Ne dois-je pas voir en toi un rival d’autant plus odieux que la trahison était plus inattendue ?

— Hé, Monsieur, fis-je, on s’explique, au moins, avant d’essayer de massacrer les gens !

— Oseras-tu nier ?

Cependant, il avait remarqué l’honnêteté de mon visage, et son arme s’était abaissée. La nécessité (je n’avais pas le temps de consulter sur ce cas de conscience), me déliait de mon serment. Encore tout chaud d’émotion, je lui contai mon histoire. Vous eussiez vu aussitôt, Monsieur, un homme transporté de joie. Les amants sont ainsi : dès qu’il ne s’agit point de ce qui leur tient au cœur, ce sont les meilleures gens du monde. Il s’excusa fort civilement, se blâma de sa légèreté dans le soupçon, me remercia avec effusion de l’avertissement que je lui donnais, qui l’invitait désormais à la prudence en ses rencontres avec Doña Serena, rendit hommage à ma bonne contenance, l’épée à la main, et, s’apercevant que j’avais une égratignure au poignet, voulut absolument m’emmener chez lui, fut aux plus grands soins pour moi, ne souffrit pas que je rentrasse à mon auberge, me donna son propre lit. Il s’accusa d’avoir douté de sa maîtresse et d’avoir failli mettre à mal l’homme qui, par suite de l’erreur de la perfide duègne, avait été dans le cas de lui sauver la vie. Au demeurant, il entendait faire la paix avec la famille de Doña Serena qu’il souhaitait épouser. C’est ainsi que j’eus, pendant les quelques jours que je passai à Burgos, l’ami le plus empressé à me faire oublier la fureur de son attaque. Mais que n’inspire pas cette frénésie de l’âme qu’on appelle le bonheur d’aimer !

XXI
La femme volante

Ce 27 de Juin 1772.