— Dépêchons, dit-il, pendant qu’il reste une lueur de jour.

Nous mîmes habit bas. Un des témoins, homme d’ordre, assurément, fit un tas de nos vêtements et de nos chapeaux. C’était ma première affaire d’honneur, mais je me trouvais en belle humeur batailleuse. J’étais sûr de la vigueur de mon bras et de la souplesse de mon jarret. Nous croisâmes le fer. Tout à coup, le baron abaissa le sien. — Allons, me dit-il, vous avez de la race. Je me tiens pour satisfait, et je ne voudrais point défigurer un joli petit homme comme vous. — Monsieur !… m’écriai-je, indigné.

Mais, avant que je fusse revenu de mon étonnement, il avait détalé, et les deux témoins, ses compères, étaient loin déjà, emportant ma veste, mon habit, mes dentelles, mon chapeau. Il n’y avait eu là que comédie, et j’étais encore une fois dupe.

Voilà comment, je vous écris en manches de chemise, pour vous demander quelque secours, non sans une grande confusion de ma simplicité. Il me restait mon épée : je l’ai mise en gage, ne la voulant point vendre, dans une sorte de bouge, où j’ai trouvé un asile provisoire. Pressez-vous, Monsieur, de m’assister. Vous ne sauriez croire combien un homme est peu de chose, à Paris, sans habit et sans chapeau.

II
Le premier rendez-vous

Ce 2 d’Avril 1770.

Vous me mandez, Monsieur, que vous attendez que je vous fasse le récit de mes bonnes fortunes. Hélas, avec quelque bonté que vous m’ayez opportunément secouru, après mes mésaventures, je ne suis guère dans le cas de prétendre à ces succès. On n’approche point aisément les personnes de qualité, et il s’en faut que j’aie réussi à nouer commerce avec les gens qui pourraient, pour me pousser dans le monde, m’être de quelque utilité.

Vous ne sauriez croire quel est le peu de consistance, à Paris, des relations qu’on a pensé former, quand on est un petit gentilhomme obligé de compter de près pour sa dépense. Comment se fier à la bonne grâce de l’accueil qu’on reçoit ? Ici, tout est en paroles. Je fus, ces derniers jours, chez M. de Prisches, qui a des terres dans notre Hainaut, et que vous connûtes jadis, pendant cette campagne de Bohême qui vous fut si fatale. A peine eus-je prononcé votre nom qu’il m’embrassa chaudement, puisque j’étais votre neveu, s’enquit de vous, m’accabla de prévenances, et, en m’assurant de son crédit, me fit de grandes promesses de s’intéresser à moi. C’était d’un ton d’amitié décidée qu’il voulait bien me parler. Je dus jurer de revenir chez lui sans délai : il aurait songé à me pourvoir de quelque emploi avantageux. J’attendis, par bienséance, près d’une semaine avant de renouveler ma visite. Hé bien, Monsieur, M. de Prisches ne me reconnut aucunement, et je lui fis assurément l’effet d’un fâcheux, car il ne parut point se souvenir ni de ses embrassades, ni de ses offres de service.

Je ne laisse pas que d’être assez dépité du temps perdu en démarches dont je ne vois pas poindre le résultat. Et si j’ai une histoire galante à vous conter, pour votre distraction, elle est fort à ma confusion. Je vous la dirai sans ambages.

J’eus l’occasion de passer par la rue Traversière, qui joint, en contournant la Butte des Moulins, la rue Saint-Honoré à la rue Richelieu. Elle a des vieilles habitations et des maisons de construction récente. Il semble qu’elle soit bien gardée, car la première chose qu’on y aperçoive est la lanterne d’un commissaire.