Je fus voir M. Maillevent, cet officier du roi qui passa l’an dernier, dans notre Hainaut, et qui nous offrit ses services à Paris. J’eus grand peine à le rencontrer. Hélas, j’éprouvai une assez vive déception. Le héros de la campagne de Bohême que vous fûtes l’avait pris pour un militaire. M. Maillevent n’est officier du roi qu’en ce sens qu’il fut attaché aux cuisines du château, et il n’occupe même plus ce poste ; c’est dire que son crédit est mince et que c’était s’abuser que de compter sur son appui.
Mon hôtesse m’avait convié à souper. Vous m’eussiez blâmé de ne pas vouloir faire les frais de ce repas. L’homme poli se chargea du menu, et, tout en déclarant qu’il l’entendait des plus simples, fit si bien qu’il m’en coûta plus d’un louis. Puis je m’en allai coucher.
J’eus, Monsieur, une grande surprise, le lendemain. J’appris, par une servante, que la maison n’appartenait point du tout à la vieille, qu’elle avait loué seulement pour vingt-quatre heures les deux pièces dont j’occupais l’une, et qu’elle avait disparu, en disant que je payerais. Une grande inquiétude me saisit : je demandai à être conduit dans la chambre où elle m’avait reçu et où se trouvait l’armoire dans laquelle j’avais serré mon argent. J’en avais la clef, mais l’armoire avait été forcée et était vide. Je sentis alors cruellement l’ironie des discours de la coquine sur les précautions que devaient prendre les nouveaux arrivés contre les détrousseurs d’étrangers. J’avais eu affaire à un chevalier d’industrie et à sa complice, et j’étais ingénument tombé dans leurs panneaux. Je n’avais plus qu’à porter plainte au commissaire, mais que de démarches ! Pour les indications que je dus demander (car tout a son prix à Paris), pour les courses, les bonnes mains aux commis subalternes, je ne déboursai pas moins d’une pistole.
Je me trouvais fort empêché. La maudite vieille avait fait de la dépense, en la mettant à mon compte, et le véritable maître de l’hôtellerie, à qui je ne pouvais remettre qu’une somme insuffisante, prétendit être un bon homme en se contentant de retenir mes hardes. Ne me trouvant pas peu désorienté, sans abri désormais, je pensai à conter ma mésaventure à notre parent éloigné, M. de Chantepuis, qui a, m’aviez-vous dit, gardé bon souvenir de vous. M. de Chantepuis, par malchance, était, pour huit jours encore dans sa terre du Hurepois. Je perdis la journée en allées et venues stériles. Combien je me sentais seul en ce grand Paris !
J’en vins à errer sans but, en méditant sur ma situation, et le hasard conduisit mes pas dans une avenue plantée d’arbres, qui longe la rivière de Seine, et qu’on appelle Cours-la-Reine. Mais j’étais absorbé dans mes réflexions, et je ne regardais rien. Le soir tombait, et dans mon désarroi, qu’il me paraissait mélancolique, encore que les derniers feux du soleil empourprassent magnifiquement le ciel. Soudain, je me croisai avec un grand escogriffe dont je n’aperçus le visage que lorsque je me trouvai nez-à-nez avec lui. Ce visage était taillé comme à coups de serpe, avec une expression d’insolence sur ses traits anguleux. Le personnage portait des vêtements assez râpés : une épée lui battait les flancs. — Mordieu, me dit-il, vous m’avez heurté. — Ma foi, monsieur, lui répondis-je simplement, je ne vous avais point vu, et si l’un de nous deux a heurté l’autre, je crois plutôt que c’est vous. — Point, reprit-il, je soutiens que vous m’avez intentionnellement froissé. — Je n’ai pas eu ce dessein, monsieur… Finissons, ajoutai-je, impatienté. Je voulus continuer mon chemin : il se planta devant moi. — Je suis homme de qualité, fit-il, je ne souffrirai point d’être offensé par un petit morveux.
Vous savez dans quelles dispositions je me trouvais. J’étais bien loin, dans mon embarras, de chercher une querelle. Mais, à cette injure, je sentis mon sang bouillonner. Tout ce que j’éprouvais de dépit de mes premières naïvetés, d’ennui de mon isolement, d’inquiétude de mon sort immédiat se changea en une furieuse colère contre ce quidam. Étant votre neveu, Monsieur, je ne saurais digérer facilement un mot mal sonnant. — Le petit morveux, lui dis-je, le rouge aux joues, est prêt à vous donner une bonne leçon. — Je serais curieux de la recevoir, riposta-t-il, en mettant la main sur la garde de son épée, tandis que je caressais furieusement la poignée de la mienne.
Il me jeta un nom :
— Le baron de Vérouillac.
— Le chevalier de Fagnes, répliquai-je, en le dévisageant.
Deux promeneurs passaient. Le baron, qui semblait avoir une hâte incroyable d’en finir tout de suite, leur demanda de nous servir de témoins. Ils firent d’abord quelques difficultés, puis cédèrent. Nous descendîmes sur la berge de la Seine. Vous m’avez appris, Dieu merci, à me servir d’une épée, et j’oubliais, dans réchauffement de cette aventure, mes déceptions. Au demeurant, ce baron me paraissait une manière de rodomont et je me promettais de le guérir, une bonne fois, de ses manies de provocations.