Les quelques notes laissées par M. de R… ne donnent que peu d’indications permettant de suivre l’existence du chevalier de Fagnes, après ce qu’il a conté de lui-même. Après quelques retours dans le Hainaut, il passa son temps entre Paris, qu’il habitait, et Genève, où l’appelaient ses affaires. Eut-il quand, en 1789, il fut question de la convocation des États-Généraux, la velléité de se mêler à la vie publique, en jouant, tout au moins, un rôle dans l’élection de la députation de son pays natal ? Il dut, alors, partager la fièvre qui s’emparait de tous les esprits, mais il semble qu’il traversa paisiblement la Révolution. Il mourut dans les premières années de la Restauration[1]. Il était sans doute de ceux qui, pour avoir vu les contrastes de tant de régimes, avaient pris quelque philosophie[2].

[1] En mai 1816, d’après l’inventaire de ses biens (Archives de Me Chaumont de Rieux, notaire à Paris).

[2] Son acte de baptême se trouvait dans les papiers de M. de R. — « René-Maurice-Armand, fils de Charles d’Aublain, baron de Fagnes et de Michelle Ardant, a été baptisé par moi soussigné prêtre. Nommé par Messire Armand de Soignes, chevalier de l’Ordre royal et militaire de Saint-Louis et dame Renée de Baives, le 5e jour de mai 1750, et ont signé les parrain et marraine, Noyon-Croix-d’Helpe. A. Reuiller, prêtre. »

I
L’arrivée à Paris

Ce 10 de mars 1770.

Quelle ville que Paris, monsieur, et comme il est difficile à un homme qui n’est point au fait des pièges qui y attendent l’étranger, d’y échapper, tout d’abord ! N’est-ce pas assez que d’être étourdi par tout ce mouvement ? Il faut sans cesse être sur ses gardes et se défier de tout. Sans doute acquerrai-je l’expérience pour n’être pas exposé à tant d’embûches dans cette grande ville. Mais je n’ose dire que ce ne sera pas encore à mes dépens. Hélas ! où est l’honnêteté des habitants de notre province, et la sûreté de leur commerce ?

Je suivis exactement vos instructions, au débarqué du coche. Je me fis conduire à l’auberge de la Salamandre, où vous descendîtes jadis, lors de votre voyage à Paris, voici quelque vingt ans. Vous y trouvâtes, m’aviez-vous dit, un hôte accueillant. Celui qui lui a succédé n’a pas hérité de cette affabilité. Il examina d’un air dédaigneux mon bagage, sembla me toiser du regard, s’enquit, en premier lieu, de la dépense que je comptais faire. Cette façon de me dévisager me déplut : il est vrai que notre état de fortune est modeste, par suite des sacrifices que vous vous imposâtes pour le service du roi, mais je porte un nom qui me permet quelque fierté. Au demeurant, vous aviez mis dans ma bourse une somme suffisante pour attendre l’issue de mes démarches, et je ne me sentais pas à la merci de ce croquant.

Dans l’embarras où j’étais, j’allais, cependant, accepter un médiocre gîte dans un hôtel de la même rue, lorsqu’un passant, qui m’observait, me fit signe qu’il me voulait parler. Il me parut le plus poli du monde. — Monsieur, me dit-il, il se voit que vous êtes un gentilhomme tout novice à Paris. Souffrez que je vous donne un bon avis : n’allez point vous faire écorcher dans ce taudis. Je vous indiquerai un meilleur logis, fort propre, et où on aura pour vous mille égards.

Il s’exprimait avec tant de bonne grâce et de courtoisie qu’il m’inspira confiance ; il protestait qu’il ne fût, en la circonstance, qu’un mentor désintéressé. Je me laissai conduire par lui dans une maison du carrefour Bussy, où je fus reçu par une femme d’âge, d’apparence respectable, qui m’assura qu’elle voulait du bien aux jeunes gens de famille. Je lui confessai alors que j’étais contraint à faire durer quelque temps l’argent dont j’étais muni. Elle sourit, et me dit aimablement qu’un cavalier tel que moi aurait tôt fait de n’être plus tenu à compter de près. Puis elle m’avertit de me défier de l’engeance des filous qui rôdent dans Paris et elle m’offrit de déposer ma petite fortune dans sa propre armoire, dont elle eut scrupule à me remettre aussitôt la clef, en me disant que ce serait là meilleure sûreté que porter cet argent sur moi. Le conseil me parut bon, et je ne conservai que deux louis dans ma poche.

Mon obligeant guide et la vieille ne se firent pas faute d’insister sur les dangers de la ville. Je crus même que, dans un esprit de bienveillance, ils exagéraient un peu, pour m’obliger à la prudence. Ce ne furent qu’histoires où de jeunes provinciaux avaient été dupés. Mon hôtesse, baissant la voix, m’engagea aussi à ne pas céder aux entraînements faciles de Paris et d’être délicat dans mes bonnes fortunes, car, dit-elle, ce que laissent les voleurs, les filles vous le prennent. Enfin, Monsieur, ce furent les plus sages avis qui pussent être donnés.