Ce paquet contenait les lettres écrites, de Paris, entre 1770 et 1772 par le jeune chevalier de Fagnes à son oncle, M. de Quiévelon — celui que les enfants avaient surnommé Boulou-Boulou.
La physionomie de « Boulou-Boulou », que je reconstituai avec l’aide de quelques notes, jointes aux lettres elles-mêmes, ne laissa pas que de m’apparaître assez originale. Je découvris en M. de Quiévelon un vieil homme, qui avait eu le goût des aventures. Il n’avait pas eu le temps de le satisfaire. Une lieutenance dans le régiment de Penthièvre lui avait permis de faire ses débuts militaires dans le corps commandé par M. d’Aubigné, pendant la campagne de Bohême. Il rêvait toutes les gloires, se plaisant à imaginer qu’il devrait à sa bonne mine d’autres conquêtes aussi que celles qu’il ferait sur l’ennemi. Il avait rejoint son corps en face de Budweis, en plein hiver. « Il est fâcheux, écrivait alors le maréchal de Belle-Isle au ministre, qu’on ait à remuer des troupes dans une saison aussi rude. » M. de Quiévelon arrivait dans un moment où la situation était assez critique. On avait cru, après la prise de Prague, que l’armée autrichienne se retirerait en Moravie : elle reparaissait soudain. M. d’Aubigné hésitait à tenter une attaque : le bouillant M. de Quiévelon, qui souhaitait se distinguer, ne prit part qu’à des marches et contre-marches harassantes. Il fallait, cependant, effectuer le passage de la Moldaw. Le jeune officier reçut non sans une fierté qu’il exagérait un peu (car d’autres étaient occupés au même soin) la mission d’étudier un des points de passage. Il se flattait d’être chargé d’une lourde responsabilité. Il était si attentif à sa tâche que, jetant les yeux de l’autre côté de la rivière, il ne vit point, sous ses pas, une sorte de marais, dans lequel il chut. L’eau était glacée ; il s’enlisait dans un fond mouvant. Il fut longtemps avant que du secours lui vînt. Quand on le tira de cette fâcheuse situation, il était en piteux état. Il pensa d’abord que sa constitution solide aurait le dessus. Mais il devait rester irrémédiablement perclus de douleurs, et incapable de servir. Sa carrière était finie avant d’avoir commencé. Adieu, toutes les ambitions ! Il fut obligé d’aller se retirer, vivant désormais d’une existence de petit gentilhomme peu fortuné, dans sa maison patrimoniale du Hainaut.
Il ne se consolait pas de n’avoir pas eu ces aventures, auxquelles il s’était cru destiné. Cloué dans son fauteuil, ou marchant péniblement, il imaginait qu’elles eussent été des plus extravagantes et qu’elles lui eussent laissé de riches souvenirs. Des souvenirs, sa mauvaise chance ne lui avait pas donné le temps d’en avoir. Il ne pouvait se rappeler, d’un bref passage à l’armée, que sa chute dans un marécage, où il avait failli rester, et ses infirmités qu’il devait à ce malencontreux hasard.
Il avait eu à s’occuper, dès l’enfance de celui-ci, de son neveu, le chevalier de Fagnes, qui avait perdu ses parents de bonne heure. Avec le fond d’humeur romanesque qui était en lui, M. de Quiévelon l’avait élevé selon ses idées, c’est-à-dire assez loin de la vérité prosaïque. L’adolescence du chevalier lui avait paru trop sage. Il eût voulu moins de raison naturelle et de placidité chez ce jeune garçon, d’ailleurs bien fait de sa personne. Il ne l’entretenait que d’exploits — qui eussent été les siens, sans ses douloureux rhumatismes — et des conjonctures singulières dans lesquelles pouvait être jeté un homme entreprenant, décidé à courir tous les risques. Une certaine application du chevalier à l’étude fâchait presque le bon M. de Quiévelon : en a-t-on besoin pour devenir une manière de héros ? Aussi avait-il pris soin de le rendre adroit à tous les exercices de corps, pour vaincre un reste de timidité.
Quand le chevalier de Fagnes eut atteint sa vingtième année, M. de Quiévelon sourit à un dessein qu’il avait formé. Les aventures qu’il ne lui avait pas été permis de poursuivre par lui-même, en raison de son misérable état de santé, le jeune homme les chercherait. Il les lui conterait, en des lettres qui les rapporteraient fidèlement, et l’impotent se plairait à des récits qui lui représenteraient, selon ses conceptions, la vie qu’il n’avait pas eue, mais qu’il avait ambitionnée. Il soufflerait au jouvenceau son âme de rêveries et de chimères. A ces aventures, retracées toutes chaudes, il se figurerait avoir pris part. Il aurait désormais un aliment réel aux appétits de son imagination.
C’est pourquoi, malgré la médiocrité de ses ressources, il se décida aux sacrifices nécessaires pour envoyer le chevalier à Paris.
A l’assaut de Prague, Chevert avait dit au grenadier qu’il désignait pour entrer le premier dans la place : « — Tu vois cette sentinelle ? — Oui, mon colonel. — Elle va te dire : « Qui va là ? » — Oui, mon colonel. — Avance toujours. — Oui, mon colonel. — Elle tirera sur toi et te manquera. — Oui, mon colonel. — Saute sur elle ! » Ainsi, M. de Quiévelon avait dit au chevalier de Fagnes : « — Tu vois Paris ?… Il s’agit d’y entrer à ton honneur… Tu auras des mécomptes… Tu avanceras toujours… Tu t’imposeras… Tu batailleras, séduiras les femmes, tu seras aimé d’elles, les hommes te craindront, et tu feras une brillante fortune… »
On verra que, après bien des déboires, le chevalier de Fagnes réussit à Paris, mais non exactement selon les vues de son oncle.
Ce sont ses Lettres que l’on publie. Elles montrent ce jeune provincial d’abord assez décontenancé et défiant, tirant assez mal son épingle du jeu, puis, sans doute soutenu par les admonestations et les encouragements de M. de Quiévelon, s’enflammant pour la conquête du sort glorieux auquel il lui avait été ordonné de prétendre.
Assurément, cette correspondance n’offre pas de révélations. Mais elle présente un tableau de la vie intime de Paris, vue avec des yeux neufs, et, tout d’abord, avec une fraîcheur d’impressions qui a aujourd’hui son prix. Elle contient des détails pittoresques sur de menus événements qui relèvent, cependant, de l’histoire. Rien n’éclaire mieux sur une époque que des lettres sans apprêt, toutes privées, dont l’auteur n’imaginait point qu’elles pussent être un jour recueillies. Au demeurant, par leur ordre de dates, elles forment une manière de petit roman.