Or, une nuit que, livré à ces tristes méditations, le sommeil le fuit, il entend soudain la chute d’un corps devant sa grotte et un cri de douleur. Sa lampe à la main, il sort et il aperçoit, avec la plus grande surprise, une femme inanimée, qui lui semble habillée d’une étoffe de soie fort mince, soutenue par des baleines. Il porte la main sur le sein de cette inconnue, y constate un reste de chaleur. Il la prend dans ses bras et la dépose avec d’extrêmes ménagements sur les peaux de bêtes qui forment sa couche, il fait chauffer une sorte de vin qu’il a composé avec des plantes, et il en humecte les lèvres de la femme, qui reprend peu à peu ses sens. Notre naufragé s’avise alors que si son habillement est singulier, son visage est charmant. Mais elle ne peut répondre aux questions dont il la presse, et elle ne le comprend pas non plus : ils parlent un langage différent. Ce qui apparaît, c’est qu’elle a été blessée en tombant, et il s’applique à lui donner les soins les plus attentifs, tout en ayant la délicatesse de tenir compte de sa pudeur. Les gestes suppléent aux mots, et la belle personne exprime sa gratitude pour les secours qu’elle a reçus. Ses plaies sont pansées et sa guérison ne demandera que du temps. Pendant ce temps-là, par un effort de bonne volonté mutuelle, on parvient à s’entendre, en mêlant les deux idiomes, mais non point encore assez pour que la femme explique clairement les circonstances de sa chute. Il faudra qu’elle ait fait encore quelques progrès ; elle peut dire seulement qu’elle vient de loin. Vous concevez qu’un homme qui se lamente de son exil du monde doit incliner facilement à éprouver les plus tendres sentiments qui soient pour une aimable créature, que lui envoie la Providence, et qui est seule de son espèce. Admettez aussi que celle-ci soit touchée des égards qui lui sont témoignés. Bref, car je passe sur tout ce qui n’est pas l’essentiel, l’amour naît entre eux.
Le moment est venu, cependant, où l’inconnue peut essayer ses forces, s’appuyant sur le bras de l’amant le plus épris… Elle se sent bientôt assez vaillante pour quitter cet appui… Quelle est la stupeur de son compagnon, quand elle semble d’abord glisser sur la terre, puis s’envole fort haut, décrit quelques cercles dans l’air et revient se poser mollement à l’endroit d’où elle était partie.
Il faut croire qu’elle parle maintenant assez nettement la langue que l’amour lui fit apprendre, car elle peut enfin conter son histoire. Elle appartient à une race qui a la faculté de voler : ce qui avait été pris pour un habillement n’est que l’appareil que donne la nature aux gens de son étrange pays. Elle se divertissait, avec ses sœurs, à parcourir l’espace, quand, en voulant examiner de trop près les particularités du sol sur lequel le hasard d’une promenade l’avait fait planer, elle se heurta au sommet d’un arbre, et tomba fort rudement.
Cette révélation bouleverse l’homme qui, après tant d’épreuves, après n’avoir plus été, par force, qu’une manière de sauvage, a pu, enfin, retrouver le droit d’être sensible. Songez aux tourments qu’il va connaître. Il aime ; il n’est, dans sa situation d’abandonné, qu’une femme tombée, en effet du ciel, à laquelle son cœur se puisse attacher, et d’un coup d’ailes, elle a la facilité de le quitter et de le rejeter dans l’effroi de la solitude ! Son bonheur ne tient qu’à un caprice de cette femme volante, qui ne résistera peut-être pas à son instinct de reprendre ses courses aériennes, de traverser l’espace, d’aller rejoindre ses semblables. Les pieds lourdement rivés à la terre, il la verra disparaître, il ne la suivra même des yeux que peu de temps… Comment fixer sur cet îlot celle qui est toute liberté ? Ses joies ne seront plus mêlées que d’inquiétudes, et, dans les transports mêmes de la passion, il y aura toujours de la crainte… Il n’est pas rassurant d’être l’époux ou l’amant d’une femme volante ! Ce conte m’a plu, ajouta M. de Rocquemont ; il a sa philosophie. Je crois bien, pour en revenir au sieur Desforges, qu’en fait de voyage dans les airs, il faudra en rester aux contes, et que la prétention de parcourir le ciel à sa guise et de voir de haut comme des Lilliputiens de M. Swift, les humbles mortels que nous sommes n’est que pure utopie.
XXII
Le ton de Paris
Ce 2 d’Août 1772.
J’étais hier soir, Monsieur, en dispositions assez moroses. Je réfléchissais et l’écart me paraissait bien grand entre mes ambitions, mon désir de belles aventures et la vérité des choses. Je ne suis point avancé dans l’accomplissement de mes desseins. Je songeais non sans dépit, que je n’ai guère justifié mon dédain de la protection que me voulut bien offrir M. Sellon. La dernière fois que je lui fis visite, car j’ai de l’attachement pour cet homme excellent, il me sembla qu’il y avait sur les traits de Mlle Angélique je ne sais quel petit air ironique, quand elle me demanda si j’étais sur la voie de la gloire. Il me fut sensible de démêler cette moquerie, de quelque grâce qu’elle fût encore enveloppée, chez cette charmante fille, qui me fait l’honneur de me témoigner de l’intérêt. Il n’était pas, à ce moment, d’entreprise périlleuse dans laquelle je ne me fusse jeté pour lui donner de moi l’idée que je voudrais qu’elle eût. Mais on ne trouve pas à volonté l’occasion d’un exploit.
J’étais arrivé, en promenant au hasard mes rêveries, au quai de l’École. J’entrai, pour tenter de dissiper ma mélancolie, au café du Parnasse. La chance me servait à souhait, pour me distraire de mes pensées, car je rencontrai M. Robbé, qui nous divertit tant par la lecture d’un croustillant poème. M. Robbé tourne tout au plaisant. Il était assis à une table, seul, paraissant rêver, mais cette rêverie ne devait point être grave, car son visage s’éclairait par instants. Je me permis de l’aborder, en m’excusant de le troubler peut-être dans quelque composition.
— Point du tout, me répondit-il nescio quid meditans nugarum… Diderot pleure des contes qu’il se fait ; je ris de ceux que j’imagine. J’ai cette particularité de ne pouvoir pas m’ennuyer.
Il me dit complaisamment qu’il n’en était pas moins fort aise de me voir. Nous causâmes, et il faut convenir qu’il a un talent merveilleux pour chasser les humeurs noires. Il n’y avait que quelques minutes que je fusse en sa compagnie, et sa bonne humeur me gagnait. Je lui fis part, néanmoins, de ma déception de ne point parvenir à briller.