— Il faut voir du monde, fit-il, et se mettre au ton de Paris. Hé bien, allons ce soir au Colisée, où nous y trouverons une société nombreuse, bien qu’elle ait toujours l’air d’être perdue, dans ce grand diable de bâtiment à qui on eut l’idée singulière de vouloir faire rappeler les monuments de la Rome antique, mais il s’en faut de beaucoup qu’il en donne l’impression, et l’empereur Vespasien, n’eût jamais songé aux treillages peints de l’extérieur de l’édifice. Les jeux romains étaient aussi tout autres que ceux qui sont offerts aux gens de Paris. Mais on ne vient pas là pour un spectacle, qui est médiocre ; on y vient, les uns pour s’y faire voir, et les autres pour voir ceux-ci.
Un fiacre nous conduisit aux Champs-Élysées ; le Colisée est, en effet, bien au delà de la place Louis XV. En chemin, M. Robbé me dit qu’il se plaisait davantage au Vaux-Hall de Torré, de moins vastes proportions, mais on avait trouvé un moyen péremptoire de supprimer sa rivalité avec ce nouvel établissement ; on l’avait fermé par ordre. Il me conta (puisqu’on ne pouvait nous entendre), que si M. le duc de la Vrillière avait usé de tout son crédit pour imposer cette fermeture, c’est que sa maîtresse était intéressée dans les affaires du Colisée, qui a demandé l’engagement de dépenses considérables.
— L’exemple vient de haut, me dit-il, en baissant instinctivement la voix, bien que nous fussions seuls ; ce sont les femmes qui gouvernent.
Cette manière de théâtre me parut immense, avec je ne sais quelle froideur, malgré sa décoration. Il y a quantité de statues dorées, mais elles sont trop grandes ; elles ornent moins qu’elles n’écrasent. Nous entrâmes dans une vaste cour, suivie d’un vestibule également fort vaste, d’où partaient des galeries circulaires. Je voulus payer mon entrée.
— Laissez donc, fit M. Robbé, en prévenant mon geste, c’est une bagatelle, il n’en coûte qu’une livre deux sols.
Il m’introduisit dans une de ces galeries qui mous mena dans la rotonde, de dimensions excessives, à mon sens, avec ses colonnes presque menaçantes, tant elles sont hautes. C’est la salle de bal, c’est là qu’on revient, après s’être aventuré dans d’autres salles, s’être arrêté dans des cafés qui y attiennent et avoir jeté un coup d’œil, qu’il n’est point de bon ton de prolonger, sur le cirque, où il y a une pièce d’eau pour donner des joutes et qu’on utilise pour des divertissements terminés par des feux d’artifice. Le programme portait qu’on verrait le couronnement de l’Empereur de la Chine, et sur cette pièce d’eau, on lançait déjà quelques petits bateaux en forme de jonques.
— Cela, me dit M. Robbé, est pour les badauds. Retournons dans la rotonde.
On était censé y danser, mais on s’y promenait surtout. Le beau monde arrivait peu à peu. M. Robbé me nomma quelques impures, autour desquelles on s’empressait, et qui faisaient assaut de luxe. Je crois, à la vérité, qu’il connaît tout le monde et a sur chacun une histoire. Je remarquai une personne qui me parut fort séduisante, bien qu’il y eût quelque affectation dans sa coquetterie.
— Vous tombez à merveille, me dit mon compagnon, elle sort de Sainte-Pélagie, qui est un couvent où l’on n’entre point par vocation religieuse. Aussi alla-t-elle un peu loin dans l’imprudence en narguant M. Chaillon de Jonville, un maître des requêtes qui l’entretenait. Celui-ci la surprit dans le temps qu’elle était dans les bras d’un petit officier ; elle trouva fort importune la venue de son protecteur, qui la dérangeait dans ses brûlantes occupations, et elle ne trouva rien de mieux que de l’enfermer par surprise dans un cabinet vitré où il put être témoin d’une scène pour laquelle on n’en prend point ordinairement. Le maître des requêtes contraint d’assister à des ébats qui le mortifiaient fort, persiflé, en outre, quand il fut délivré, rendit plainte, et, puisqu’il avait été prisonnier un moment dans d’insolites conditions, voulut que l’effrontée infidèle tâtât aussi de la prison. Vous la voyez fort entourée. Ce n’est pas d’elle que l’on a ri, et cette aventure ne nuira point à sa fortune.
Un homme de tournure assez épaisse s’approcha d’elle, dans le moment.