— Pardieu, dit M. Robbé, il est des gens qui semblent souhaiter d’être dupés. C’est un gentilhomme polonais, M. de Matowski. On le disait assez bien argenté, mais au train qu’il mène, il sera bientôt sur la paille. Il se piqua d’avoir Mlle Duthé, qui tient le haut du pavé ; encore eut-il la prétention (jugez s’il a une tournure de greluchon) de lui inspirer un sentiment. Je ne vois en elle qu’une blonde fadasse, une figure moutonnière, mais elle est en vogue, M. de Matowski choisissait bien son heure ! Bien qu’elle soit habituellement de froide raison, Mlle Duthé s’était amourachée d’un marquis, en passe d’être ruiné, mais qui tenait fort à elle. M. de Matowski, dans sa fatuité, ne doutait point de son pouvoir de séduction : il ne s’étonna pas de voir ses hommages acceptés. Rendez-vous fut pris pour une nuit. Dans le temps qu’il se flattait d’être heureux, le marquis apparut soudain, témoigna de la plus grande colère, tira son épée et menaça à ce point M. de Matowski, que celui-ci se dut enfuir, dans la Chaussée-d’Antin, en chemise. Or, le survenant était de concert avec Mlle Duthé ; c’était un tour de leur façon pour que M. de Matowski fût engagé d’honneur à réparer le dommage qu’il était censé avoir causé à cette sirène, en lui faisant perdre les prétendues libéralités de l’amant qu’elle affichait.
Le Polonais se piqua de jeu, en effet, se substitua au marquis, fut saigné aux quatre veines, et, pendant que les deux complices se riaient de lui, s’enorgueillissait béatement d’avoir triomphé de la jalousie de son rival. Quoi qu’il soit assez lourd d’esprit, je crois qu’il eut vent, à la fin, de la comédie jouée à son détriment, mais soyez assuré, si coûteuse qu’ait été pour lui la leçon, qu’il est tout prêt à tomber dans un autre panneau.
Je demandai qu’il me désignât cette Mlle Duthé, que j’avais déjà entendu nommer. Mais M. Robbé me répondit qu’elle n’était pas là ce soir.
— Je puis du moins vous montrer Mlle Quincy, qui fut sa femme de chambre, et par là à bonne école. Au demeurant, je la trouve plus piquante qu’elle, et vous voyez qu’elle est en chemin de réussir. Elle aura, elle aussi, son hôtel et son salon, car c’est maintenant chez les courtisanes qu’on vient tenir bureau d’esprit : il n’y a qu’elles qui s’abstiennent d’être spirituelles.
Nous nous assîmes pour regarder ce défilé. M. Robbé était intarissable, et je ne me fais point fort de vous rapporter tous les traits qu’il décocha sur ceux qui passaient.
— Considérez, me dit-il, cet homme d’une parfaite laideur qui se donne l’audace de papillonner, mais à la façon de quelque gros insecte répugnant, parodiant une légère bestiole. Il est fort riche, ce qui ne l’empêche pas d’être avare et de ne payer qu’au plus juste prix les faveurs qu’il réclame, encore qu’il ait les goûts les plus pervers et qu’on raconte sur lui des choses horribles. C’est M. Peixotto, un banquier de Bordeaux, où il est moins souvent qu’à Paris, qui offre plus de ressources à sa dépravation. Puis, à Bordeaux, une certaine aventure a fait faire de lui des gorges chaudes. Je vous la conterai. M. Peixotto allait un jour à ses affaires en une chaise à porteurs, quand il aperçut, dans la rue, une toute jeune béguine. Il s’enflamma aussitôt pour elle. Il fit arrêter sa chaise et commanda à ses porteurs de la suivre et de découvrir son couvent.
On lui vint dire qu’elle appartenait aux Sœurs grises et se nommait sœur Rose. M. Peixotto eut recours à une appareilleuse et déclara qu’il entendait coucher avec sœur Rose. Son désir était tel que, malgré sa juiverie naturelle, il se déclarait prêt aux plus grands sacrifices. L’appareilleuse demanda seulement le temps de s’édifier. Elle ne tarda pas à porter la réponse. La chose était possible, mais serait coûteuse, en raison des difficultés qu’elle présentait. Tant de précautions s’imposaient ! La béguine était vertueuse, toute novice des choses de l’amour. Pour la décider, pour assurer la sûreté d’un tendre commerce avec elle, il ne faudrait pas débourser moins de cinq cents louis. M. Peixotto se récria : quelle que fût la passion qu’il éprouvait, la somme lui paraissait bien forte. Il marchanda, mais n’obtint point de rabais.
L’appareilleuse était une fine mouche. Elle n’avait point fait le siège du couvent. Elle avait aussitôt songé à une fille de son entourage qui, bien stylée et habilement travestie, jouerait à merveille le rôle de sœur Rose, avec laquelle, d’après la description faite par le banquier, elle pouvait avoir quelque ressemblance. Cette fille remplit fort bien son personnage, simulant la pudeur alarmée, s’effrayant du péché qu’elle allait commettre, se refusant alors qu’elle était sur le point de céder : ces manigances ne faisaient qu’aiguillonner M. Peixotto. Le mystère de ces entrevues le ravissait, mais l’ingénue, en le faisant languir, exposait les dangers qu’elle courait et peu à peu, par sa résistance, augmentait le prix de sa défaite. Supposé qu’elle fût convaincue d’un si grand manquement à ses devoirs, elle serait chassée du couvent.
Ce ne serait pas trop de mille louis pour qu’elle se pût établir. La passion ne mettait plus ce vorace d’amour dans le cas de rien refuser. Enfin, il goûta furieusement les joies auxquelles il avait prétendu. Mais la déception ne tarda guère, car il lui fut impossible de méconnaître les suites fâcheuses de cet entraînement. La béguine avait insinué dans ses veines un poison qu’elle portait. Cette découverte l’atterra. C’était avoir payé bien cher des prémices qui n’en étaient point.
Un autre que lui n’eût pensé qu’à se taire, mais ce ne fut point le parti qu’il prit. La colère et l’avarice le déterminèrent à la démarche la plus singulière. Il alla trouver la supérieure du couvent des sœurs grises et se plaignit à elle, de la façon la plus grossière, en lui disant que sœur Rose était une exécrable coquine et qu’il saurait dévoiler les infamies de cette maison qui, sous les dehors de la piété, était un repaire de prostituées ; que, le mal étant fait, il entendait au moins rentrer dans l’argent qu’il avait dépensé. La supérieure avait du sang-froid : elle congédia cet enragé ; elle voulut savoir le mot de l’énigme. Elle fit examiner sœur Rose, la véritable sœur Rose, par un chirurgien, et cet examen fut tout à l’honneur de la religieuse, déclarée parfaitement neuve. Elle s’en fut alors trouver un commissaire, qui s’avisa qu’il y avait eu substitution. Il fit diligence dans son enquête, retrouva la rusée matrone qui avait combiné cette duperie, la fit emprisonner et porta l’affaire devant la justice. M. Peixotto fut condamné à faire amende honorable au couvent, et, pour la calomnie dont il s’était rendu coupable, à des dommages-intérêts considérables. Il fut la risée de Bordeaux, et c’est pourquoi il se plaît peu maintenant dans cette ville, où l’on ne se fait pas faute de clabauder sur lui. On raconte encore bien autre chose qui atteste la bizarrerie de ses vices. C’est ainsi que…