— Chut !

— Je tiens de bonne source que Mme du Barry s’en offensa. Ils font du bruit, trop de bruit pour votre bien, peut-être, et ce serait pour vous un sage parti que de regagner votre garnison, et de vous faire oublier.

— Je vous remercie de cet avis, dit assez froidement M. de Laclos. Je réfléchirai à l’usage que j’en ferai.

M. Robbé est un homme dont l’esprit est si curieusement bâti que je me demandai si le conseil qu’il donnait était inspiré par une sincère amitié, ou (tout plaisant qu’il soit, il a les travers des gens de lettres) si quelque secrète jalousie ne l’incitait pas à éloigner un futur rival, dont il reconnaissait les talents.

Ce furent d’autres rencontres et chaque fois, M. Robbé avait un mot piquant. Nous nous assîmes de nouveau, et il se plut à dessiner le portrait de ceux qui passaient devant nous.

— Regardez ce petit homme-là, me dit-il. Il offre un parfait exemple de l’art de se pousser dans le monde. C’est un conseiller au Parlement, M. de Roye. On ne l’imagine point confiné dans son cabinet et se piquant de la gravité d’un magistrat. Il est vif comme la poudre et il est fort insinuant. Il n’est point jusqu’à l’exiguïté de sa taille qu’il n’ait tournée à son avantage. Elle lui permit de se glisser partout, d’être accepté sans conséquence, de se faufiler dans toutes les sociétés, et, y étant entré, d’y demeurer. Il n’a point de naissance et n’avait pas de fortune. Il trouva cependant des protecteurs et des appuis. Il les dut à son habileté à divertir les gens, et j’admire comment, parti de sa province avec le plus mince bagage, il arriva à faire sa trouée et à occuper (et avec quelles subtiles précautions, pour ne porter ombrage à personne), un office auquel il ne semblait point destiné. Il eut le secret de se trouver toujours au moment même où il pouvait rendre un léger service, dont on lui devait savoir gré. M. de Roye fut quelque temps dans les bonnes grâces d’une marquise assez mûre, qui ne pouvait plus se passer de lui, mais elle mourut avant d’avoir fait le testament qu’il l’amenait à faire peu à peu en sa faveur, et ce fut une des rares fois qu’il fut pris en faute : encore un accident avait-il déjoué ses projets bien conçus. Il n’était pas homme à demeurer longtemps au dépourvu. L’ambition lui vint d’un bon mariage assurant son avenir. Il jeta son dévolu sur la famille d’un traitant enrichi, qui avait une fille fort avenante. Il lui fut aisé de se faire chérir par le père, dont il flatta la vanité, par la mère, qu’il accabla de compliments et même par la fille qu’il amusa. Et tout allait le mieux du monde quand apparut, arrivant de sa garnison lointaine, un grand diable d’officier brutal, M. La Rivière, qui, ayant eu vent de ce projet d’union, venait mettre le holà.

On n’avait oublié qu’une chose : c’est que, en des temps moins prospères, la fillette lui avait été promise, dès l’enfance. M. La Rivière, qui vivait tranquille avec son bon billet, n’avait pas laissé que de ressentir soudain la plus épouvantable fureur. Il entendait faire valoir ses droits, comme si on en a sur le cœur d’une femme, autres que ceux qu’on a vraiment acquis en lui plaisant.

Oui, certes, il y avait eu conventions, lettres, voire arrangements de dot, mais c’était le passé, et les dispositions nouvelles agréaient infiniment mieux à chacun, sauf à l’officier, naturellement. L’invasion du jaloux ne pouvait point, cependant, ne pas troubler la famille, qui redoutait ses violences. Éviter M. La Rivière, il n’y fallait pas penser ; si on lui eût fermé la porte, il fût entré par la fenêtre ; cet homme-là était de la dernière obstination. On tâcha de l’amadouer, mais ce fut peine perdue. Seul, le petit M. de Roye semblait parfaitement tranquille. Il avait son idée : il a toujours des idées ; il en a pour toutes les circonstances. Le choc entre M. La Rivière et le conseiller était inévitable ; il ne tarda pas à se produire. Le grand officier, qui avait fini par comprendre qu’on se jouait de lui, aborda M. de Roye, lui déclarant qu’il fallait cesser ses assiduités auprès de la demoiselle, ou se battre.

— Monsieur, dit M. de Roye, en se haussant sur la pointe des pieds, rien ne saurait m’intimider ; j’accepte le défi.

La Rivière sourit dédaigneusement. A la vérité, il lui paraissait trop commode, à lui, homme d’épée, d’avoir raison de ce dérisoire adversaire, et il fallut toute sa rancune pour qu’il dissimulât un sourire de pitié.