— Vous êtes-vous assurés de gens déterminés ? demanda M. de Fontpeydrouze.
— Nous avons, lui fut-il répondu, trois camarades d’autant plus prêts à tout qu’ils sont dans une grande détresse, et qu’elle ne laisse pas que de leur peser.
— Vous répondez d’eux ?
— Comme de nous.
— Je leur donnerai donc mes instructions dans une heure, au cabaret du Grand Tonneau, rue des Grès. On y peut causer en tout repos.
Puis M. de Fontpeydrouze s’éloigna.
Je pensai, d’après ces paroles, que j’avais surprises, qu’il s’agissait de quelque coupable action, et, d’instinct, me souvenant de ses menaces à M. Sellon, il se fit, dans mon esprit, un rapprochement. Il y avait lieu de devancer M. de Fontpeydrouze et ses acolytes et je me hâtai vers ce cabaret. Je me débraillai un peu, et je feignis d’avoir une pointe de vin, mais mon attention se portait sur les dispositions de la salle ; une salle, plus petite, y attenait. C’était là assurément, que se réuniraient ces complices. Je m’installai à une table, placée contre la cloison, séparant cette pièce de l’autre. Je m’étais, en effet, avisé que cette cloison paraissait plus épaisse qu’elle n’était, en fait. J’étais seul à cette table, des buveurs jouaient aux cartes dans un coin opposé à celui que j’avais choisi. Je demandai à boire, et, semblant déjà accablé, j’appuyai ma tête dans mes mains, en dissimulant ainsi mon visage. J’attendais. Le cabaretier était entré un moment dans la petite salle, avait pesté contre la négligence du garçon qui le servait et j’avais entendu le juron qu’il avait poussé. Il est vrai qu’il avait élevé la voix.
En examinant de près la cloison, je m’avisai qu’elle avait une légère fente, qui pouvait m’être profitable. J’étais fort neuf en ce métier d’espion, que les circonstances me faisaient pratiquer, mais il importait que je fusse renseigné. J’eus l’idée de cacher mon chapeau sous la table et de me coiffer de celui qu’avait laissé, près de moi, un grossier client. Il est, Monsieur, de singuliers pressentiments. Avant qu’il fût entré, alors que, évidemment, il était encore dans la rue, j’avais eu l’intuition de la venue de M. de Fontpeydrouze. Quand il arriva, je simulai l’abattement de l’ivresse, en m’allongeant jusqu’aux épaules sur le dessus de la table. Le cabaretier, en l’apercevant, lui fit reproche de son peu d’empressement à s’acquitter de dettes déjà anciennes.
— Rassurez-vous, dit M. de Fontpeydrouze, je ne vous donne que quelques jours avant que vous soyez largement payé. J’ai convié quelques amis ; ils sont délicats sur la qualité du vin. Servez-nous du meilleur.
Les prétendus amis survinrent : il fallait que ce cabaret ne fût point en très bonne réputation pour qu’ils y trouvassent accueil.