J’éprouvai d’abord un grand dépit, malgré les précautions que j’avais prises. Je ne percevais qu’un bruit confus de paroles, de telle sorte que, tant que je prêtâsse l’oreille, je n’y pouvais donner un sens. Par bonheur, le vin échauffa les voix. J’entendis mieux, et j’appris des choses horribles, qui me soulevèrent d’indignation. M. de Fontpeydrouze, se pensant en sûreté, développait l’incroyable dessein qu’il avait conçu. M. Sellon l’avait dédaigneusement éconduit (il parla de cet homme excellent de la façon la plus outrageante), hé bien, il ferait voir qu’on pourrait se repentir de ce mépris qu’il avait fait de lui. Mais bientôt, il laissa percer la plus abominable cupidité. Il s’était déterminé, avec l’aide des misérables qu’il avait réunis, à enlever Mlle Angélique. Le scandale serait tel que M. Sellon serait bien contraint à consentir à son mariage avec elle, mariage qui lui assurerait une fortune considérable. De cette fortune, ses associés dans l’entreprise auraient leur part. L’un d’eux objecta qu’il y avait des risques, et qu’il serait bon de préciser les avantages de ceux qui l’aideraient. M. de Fontpeydrouze répondit que cette part serait des plus larges. Un débat, fort répugnant, s’engagea. Quand on fut d’accord, il exposa les moyens auxquels il avait songé. Il était instruit d’une absence de deux jours que devait faire M. Sellon. C’est de cette absence qu’il faudrait profiter.
La maison de M. Sellon, rue Saint-Benoît, a un jardin qui s’étend jusqu’à la petite rue des Anges. Le mur qui borne ce jardin est assez bas. Les jours de cet automne sont magnifiques : il semble que ce soit un renouveau d’été. Mlle Angélique a accoutumé de rester dans ce jardin, pour y prendre le frais, jusqu’à la nuit tombée. Il serait facile d’escalader le mur et de s’emparer d’elle. Si elle appelait au secours, on saurait la faire taire, mais l’exécution de ce plan serait rendue commode par ce fait que la rue des Anges, sur laquelle donnent d’autres jardins, est habituellement déserte. Elle est trop étroite pour qu’un carrosse y puisse pénétrer, mais ce carrosse attendrait à son extrémité. M. de Fontpeydrouze conduirait Mlle Angélique dans une retraite sûre, chez une fille qui était à sa dévotion. C’est de là qu’il mettrait à M. Sellon le marché en main. On discuta encore sur la sûreté de l’opération, sur les rôles qui seraient distribués à chacun, sur le prix des complicités. J’étais stupéfait de l’infamie de ce complot, mais je m’applaudissais d’avoir eu la tentation de suivre ces scélérats ; elle m’avait permis de surprendre l’intrigue qu’ils avaient tramée. L’accomplissement de cet abominable projet fut décidé pour le surlendemain. J’en savais assez, et je me retirai avant que ces conjurés fussent sortis de la salle où ils avaient pensé n’être pas écoutés.
Ma première idée fut d’avertir M. Sellon du danger que courait Mlle Angélique, mais je la repoussai aussitôt. Pourquoi leur eussé-je donné ces inquiétudes, et à quel ridicule je me fusse exposé, au cas où M. de Fontpeydrouze eût hésité, au moment d’agir, ou n’eût pas été sûr des gens qu’il avait recrutés !
Je me sentis de force à empêcher par moi-même cet attentat, et je me mis à réfléchir. J’aurais quelque fierté, vis-à-vis de moi-même à prévenir ce véritable crime, car il n’était pas dans mon intention de révéler, supposé que tout se passât comme je le voulais, mon utile intervention. J’allais loin déjà dans mes rêveries. Je me voyais auprès de Mlle Angélique, ne doutant point de sa sécurité, alors que je songerais, sans qu’elle se pût rien imaginer, qu’elle me la devrait.
Je pensai, cependant, que l’affaire pouvait être dure, si les gens réunis par M. de Fontpeydrouze avaient quelque détermination, et que, quelque confiance que j’eusse en mon courage, l’assistance d’un homme de cœur ne serait point superflue. Je m’avisai de m’ouvrir à M. de Rocquemont, que je tenais pour vaillant et discret. Je me dirigeai vers le Calé Alexandre, où j’étais certain de le rencontrer. Je le trouvai en effet : il avait toujours cette rudesse d’aspect, qui cache sa droiture et ce fond de bonté qui est en lui. Je lui dis que j’avais besoin de son aide pour une action à laquelle j’étais résolu, et qui pouvait ne point aller sans péril. Vous l’eussiez vu aussitôt, Monsieur, me tendre les bras et m’assurer avec une parfaite générosité, qu’il était à mon service.
— De quoi est-il question ? me demanda-t-il. Me feriez-vous l’honneur de me donner l’occasion de tirer de son fourreau ma vieille épée, qui s’y rouille ?
— Peut-être.
— Je suis à vous.
— Mais enfin ?
— Un enlèvement.