J’avais atteint mon but. J’étais seul. Je me hâtai vers le buisson où était disposé le paquet de hardes, je m’enveloppai de la mante, et me coiffai du bonnet, puis je me vins asseoir à la place même qu’avait quittée Mlle Angélique. Je vous ferai confidence que le cœur me battait fort. Si M. de Fontpeydrouze avait différé ce rapt, si les choses ne se passaient point telles que je les avais prévues ?… Mais je n’eus pas longtemps à attendre. La nuit était tout à fait venue, sans qu’elle fût encore épaisse. Je vis soudain apparaître trois hommes sur le mur ; ils sautèrent prestement dans le jardin, se dirigèrent de mon côté et, me prenant pour Mlle Angélique, se saisirent rudement de moi.
— Va, ma petite, dit grossièrement un de ces malandrins, on te consolera par des baisers.
Il était dans ma politique de ne point opposer de résistance, je poussai seulement un léger cri, feignant l’effroi d’une telle audace. Ces hommes me hissèrent, d’une façon fort brutale, au sommet du mur, et, me tenant solidement, me jetèrent dans la rue, où d’autres me recueillirent et m’emportèrent dans leurs bras. C’était sur cela même que j’avais compté.
Il était convenu avec M. de Rocquemont qu’il me laisserait ainsi enlever et qu’il n’accourrait qu’à mon appel, ayant gardé mon épée, qu’il me donnerait alors. Sa sollicitude à mon égard faillit tout gâter. Les ravisseurs étaient, alors, cinq ou six. Il craignit que je ne fusse point de force à lutter contre eux ; il ne put se retenir, et il fondit bravement sur cette troupe, surprise d’être découverte.
— Dépêchez, cria M. de Fontpeydrouze, qui se tenait à la portière du carrosse, de telle sorte qu’il pût aider à m’enfermer dans cette voiture et y entrer rapidement à son tour. Le cocher tenait les rênes en mains, prêt à fouetter ses chevaux. Il s’en fallut de peu que je ne fusse véritablement enlevé à la barbe de M. de Rocquemont, qui avait agi trop tôt. Mais, à ce moment, je me débattis avec une vigueur qui dérouta ceux qui pensaient emmener une femme inanimée, et je repris pied.
— Saisissez-la, marauds ! dit M. de Fontpeydrouze, ne la laissez pas s’échapper.
Lui-même s’avança vers moi. Je ne saurais vous peindre sa stupeur quand il me vit me débarrasser de ma mante et de mon bonnet, et qu’il se trouva en face d’un homme dont la contenance n’était pas celle de la peur. Ses sicaires n’étaient pas moins étonnés que lui de cette apparition imprévue et eurent une minute d’hésitation. Ils avaient d’ailleurs à se défendre contre M. de Rocquemont, qui les attaquait avec une furieuse ardeur, avait gagné du terrain et avait pu me tendre mon épée.
— Vous avez mal engagé la partie, dis-je à M. de Fontpeydrouze.
Mais il me reconnut, revint de son ébahissement et me répondit que j’étais bien hardi de troubler ses affaires. Un tel dépit se lisait sur son visage que je ne pus me garder de sourire. A ce dépit succéda pourtant l’expression de la plus violente colère, pour avoir été ainsi joué. Il exhorta ses compagnons à me serrer de près et leur dit qu’il importait à leur salut qu’ils me laissassent pour mort sur la place. Mais ils étaient déjà fort occupés par M. de Rocquemont, qui se conduisait le plus vaillamment du monde ayant retrouvé la solidité de son bras, et les tenait en respect. Il était pourtant trop loyal pour imaginer la traîtrise dont on usa à son égard. M. de Fontpeydrouze fit un signe au cocher, qui descendit du siège du carrosse, et, avec l’expérience d’un criminel avéré, jeta un grand manteau sur M. de Rocquemont, qui le couvrit entièrement. Avant qu’il eût eu le temps de s’en débarrasser, deux de ces misérables, lâches devant une épée, employèrent toutes leurs forces à nouer ce manteau sur lui, de telle sorte qu’il fut paralysé. Délivrés d’un adversaire redoutable, ainsi aveuglé et maintenu, les autres m’assaillirent avec plus d’impétuosité ; ils avaient cru la besogne plus facile, et ils n’avaient pas prévu ce combat, mais ils comprenaient qu’ils couraient le risque d’être dénoncés, supposé que je pusse me soustraire à leur attaque. C’était la raison de leur acharnement. Cependant, je me sentais plein de vigueur. J’étais parvenu, peu à peu, à m’appuyer sur le carrosse et je repoussais leurs assauts conjurés…
Mais, Monsieur, je vous ferai l’aveu que j’éprouve quelque fatigue à vous écrire cette lettre, et cette fatigue s’expliquera par tout ce que j’ai encore à vous mander. Je vous prie de me permettre d’ajourner au prochain courrier la suite de ce récit.