Je crois, à la vérité, qu’il avait une hâte pareille à la mienne de l’instant d’intervenir.

Vers cinq heures, je me fis annoncer à Mlle Angélique. Il faisait un temps fort beau. Comme je l’avais prévu, elle me convia à venir nous asseoir dans le jardin. Elle me dit que la saison était si clémente, qu’elle y restait souvent jusqu’à une heure avancée. C’était là le point délicat, mais j’avais pris mes dispositions à ce sujet. J’affectai une parfaite insouciance, et j’en poussai peut-être un peu loin l’apparence, car elle la remarqua.

— Êtes-vous donc, me dit-elle, sur le point de vous jeter dans une de ces grandes aventures que vous souhaitez tant ?

Je répondis qu’il n’en était rien, mais que le charme de sa compagnie et ces jours ensoleillés, répit que donnait la nature, au delà de ce qu’elle devait, selon les règles des saisons, m’incitaient à m’estimer heureux. Nous en vînmes à parler des choses du jour et des grandes discussions que soulevait la tragédie des Druides et qui se prolongeaient. Elle me blâma amicalement de n’avoir pas d’opinion, non sur la tragédie elle-même, mais sur les idées qu’elle agitait et qui s’élevaient contre l’intolérance.

— Il est plaisanta fit-elle, qu’on ait reproché à M. Le Blanc, de n’avoir pas mis des chrétiens dans les Gaules au temps de César. Pour moi, ajouta-t-elle, j’ai été élevée de telle sorte, grâce à l’esprit libéral de mon père, que j’ai en horreur tout fanatisme, et, par là, sans connaître l’auteur, je serais du parti de ses amis, qui sont, au demeurant, les gens les plus estimables du monde. Allez voir cette pièce, et nous jugerons de vos tendances.

Je répliquai que j’étais d’avance de son avis, car je lui reconnaissais les façons de penser les plus saines. Sur quoi, elle me querella en riant, parce que je répondais sur une question importante, par un compliment, encore que les fadeurs ne fussent point, habituellement, de mon fait. Mais elle voulait que chacun eût librement sa manière de voir. Malgré mon application à prendre un air dégagé, les Druides étaient fort loin de mes préoccupations. Je jetais, parfois, un coup d’œil rapide vers un buisson du jardin ; je n’eus de satisfaction que lorsque j’y aperçus un objet auquel j’étais seul à pouvoir prêter attention. Les derniers feux du soleil avaient disparu ; elle avait suivi des yeux son évanouissement dans un ciel dont la pourpre pâlissait, maintenant, et se fondait peu à peu.

— Hélas, fit-elle, la nuit vient vite, à présent. Ne semble-t-il pas que le spectacle de l’astre, mourant dans sa gloire, soit plus imposant qu’aux jours d’été, où se prolonge cette sublime agonie ?

L’ombre nous gagnait, en effet. Elle s’étendait autour de nous. Je n’étais pas sans anxiété. J’avais chargé le petit garçon que j’employais à mon service d’une mission d’où dépendait en partie le succès de mon entreprise. Il était vrai qu’il eût jeté adroitement le paquet de hardes dans le jardin, à l’endroit désigné par moi, mais je lui avais recommandé de se présenter, à cette heure-ci, dans la maison de M. Sellon, et, après avoir demandé à parler à Mlle Angélique, de répéter mot pour mot la leçon que je lui avais faite.

Cette leçon consistait en ceci, qu’il était censé venir de la part de M. Sellon, pour annoncer qu’il était possible que celui-ci revînt plus tôt qu’il ne l’avait pensé.

Une femme de chambre prévint, en effet, Mlle Angélique qu’on l’attendait, et elle quitta le jardin. C’est ce que j’avais souhaité. Je savais qu’elle avait accoutumé de veiller à tout et qu’elle voudrait elle-même s’occuper de faire préparer quelque collation pour son père, se retrouvant chez lui. Elle me traitait avec assez de familiarité pour penser que je la rejoindrais, au cas où elle s’attarderait.