Ce fut à moi de modérer la véhémence de M. de Rocquemont, en lui représentant que cette justice sommaire serait inopportune, que le coupable devait être puni dans le moment même où il tenterait d’accomplir son acte criminel, que, au surplus, M. de Fontpeydrouze ayant fait part de son projet à des coquins, d’autres, après lui, pourraient le reprendre pour leur compte. J’eus quelque peine à amener le bon M. de Rocquemont à plus de patience.
— Enfin, me demanda-t-il, comment entendez-vous vous opposer à la noirceur de ce complot ?
Je ne laissai pas que d’être embarrassé pour lui répondre. Il était bien certain que j’étais disposé à payer largement de ma personne, mais la moindre faute risquait de donner l’éveil à ces misérables et de tout compromettre. M. de Rocquemont fut d’avis que nous nous cachions dans la rue des Anges et que, dans l’instant où ils paraîtraient, nous nous précipitâmes sur eux, l’épée nue.
J’observai que, dans ces circonstances, il y aurait du bruit, que Mlle Angélique en serait alarmée, et que je tenais particulièrement à ce qu’elle ne connût jamais ni le péril auquel elle aurait été exposée, ni la part que j’aurais eue à l’en préserver. Quoi qu’il arrivât, je priai M. de Rocquemont d’engager sa parole à se taire sur ce point. Il m’eût paru déplaisant de faire valoir un dévouement que j’estimais si naturel.
— On respectera donc ce beau souci de chevalerie, me dit-il, mais, de toute façon, comptez sur moi.
Et il ajouta, en souriant, que ce serait pour lui une manière de revanche : ayant cruellement pâti pour s’être prêté à un enlèvement, il serait bien aise d’en contrarier un autre.
Nous prîmes rendez-vous pour le lendemain, ce qui me donnait le loisir de former dans mon esprit des vues arrêtées, que je lui communiquerais. Elles se dessinèrent pendant la nuit, et, encore qu’elles ne fussent pas dépourvues de romanesque, j’en fus assez content. Ce stratagème aurait de grandes chances d’éviter que ce bruit, que je redoutais pour Mlle Angélique, parvînt jusqu’à elle.
J’instruisis M. de Rocquemont, du résultat de mes méditations ; il s’en amusa, du fait même qu’il avait des côtés aventureux, et, somme toute, l’approuva. Nous avions un jour encore pour la préparation du plan que j’avais conçu. Je me renseignai : il était exact que M. Sellon fût parti pour un bref voyage d’affaires. J’étudiai les lieux qui devaient être le théâtre de l’action, en parcourant la rue des Anges ; puis vous eussiez été bien surpris, Monsieur, de me voir en conversation avec une fripière, qui me vendit une mante et une coiffe. Un petit garçon, qui sert à l’hôtel où je loge, et à qui j’avais parlé d’une plaisanterie, se chargea de cacher ces hardes, jusqu’au moment où je les lui ferais porter à l’endroit que je lui indiquerais. Ce garçon est intelligent, et je lui destinais, en effet, à lui aussi, un rôle, sans qu’il eût à en savoir la portée. Désormais, l’attente me paraissait pénible.
Nous touchions enfin au moment décisif, et je me sentais plein d’impatience. A trois heures, je priai M. de Rocquemont à dîner. Il montra une bonne humeur qu’il n’avait pas témoignée depuis longtemps. Sa misanthropie s’évanouissait dans l’espoir d’agir. Nous nous entretînmes de toutes les éventualités qui se pouvaient produire. Il fut entendu que, au jour baissant, il se tiendrait dissimulé dans la rue des Anges, non loin de la petite porte, dont on fait peu usage, du jardin de M. Sellon, mais qu’il ne bougerait, quoi qu’il vît, qu’à mon appel. Il me montra une paire de pistolets qu’il avait apportés. Je lui demandai de ne s’en point servir, pour que leur détonation n’inquiétât pas Mlle Angélique et n’attirât pas la police. Nous devions régler les choses nous-mêmes avec ces coquins.
— Pardieu, fit-il, j’aime mieux cela : l’épée est l’arme que je préfère.