La petite ruse que j’avais employée pour éloigner Mlle Angélique du jardin se trouva être d’accord avec la vérité. M. Sellon revint, en effet, plus tôt qu’il n’avait pensé le faire, et il s’émut fort de la gravité de ma situation. Il dit qu’il s’intéressait extrêmement à moi et qu’il ne fallait rien ménager pour tenter de me sauver. Il loua Mlle Angélique des dispositions qu’elle avait prises, et se félicita qu’on m’eût conduit chez lui. Mais les discours que tenait M. de Rocquemont étaient à ce point énigmatiques que M. Sellon le somma de s’expliquer sur les causes de cet accident, et M. de Rocquemont, non sans inquiétude de trahir le secret que je lui avais imposé, mais à bout d’arguments, lui conta toute l’histoire du rapt prémédité par M. de Fontpeydrouze et de la résolution que j’avais prise de le prévenir, à son insu.
— Le pauvre enfant ! dit-il, il n’était point brave qu’en paroles !
Telle était l’amertume de M. de Rocquemont de n’avoir pu, garrotté comme il l’avait été par surprise, intervenir à temps, qu’il le fallait consoler et réconforter lui-même.
Cependant, la science des chirurgiens, aidée par la nature, put vaincre le mal. On assura, après des périodes qui laissaient encore le doute, que, s’il ne survenait point de fâcheux hasard, je me tirerais d’affaire. Quand je rouvris les yeux, j’aperçus à mon chevet Mlle Angélique. Je crus être encore dans le délire, mais c’était un délire que j’eusse souhaité. Elle passa doucement la main sur mon front, pour voir si la fièvre s’était apaisée. Elle avait ce sourire délicieux qui s’esquisse, encore timidement, après des inquiétudes à peine dissipées. La mémoire ne me revenait que lentement, et je m’efforçais de rassembler mes esprits, mais, pour m’éclairer tout à fait, j’avais besoin de poser quelques questions.
— Pas encore, me dit-elle, reposez-vous. Grâce au ciel, nous n’avons plus de tourments à votre sujet.
Bien que je fusse dans un grand état de faiblesse, je me rendais compte de sa persistance à me prodiguer ses soins. Quand je me réveillais, après m’être assoupi, c’était son visage que je reconnaissais, et elle avait aussitôt les paroles les plus douces et les plus propres à m’inviter à la patience. Avec un zèle qui ne se lassait point, M. de Rocquemont venait s’enquérir de mes nouvelles : il avait passé bien des nuits à veiller auprès de mon lit. Je sentais aussi l’intérêt discret, mais constant, que me témoignait M. Sellon, qui protestait qu’il ne me voulait point imposer de fatigue en conversant avec moi, mais qui ordonnait tout ce qui pouvait contribuer à ma guérison, dont il suivait avec bonté les progrès, encourageant les attentions dont j’étais l’objet de la part de Mlle Angélique. Le moment vint où je sortis d’un long abattement, où quelques forces me revinrent.
— Mon cher ami, me dit M. Sellon, quelle reconnaissance nous vous devons ! A quels périls vous exposâtes-vous pour nous défendre !
— Hé quoi, monsieur, répondis-je, qu’imaginez-vous ? J’eus l’imprudence de me battre avec un malhonnête homme, à la suite d’une querelle.
Il sourit :
— Nous sommes instruits de votre dévouement pour nous.