Je tournai les yeux vers M. de Rocquemont, qui paraissait fort contrit.
— Oui, fit-il, je suis coupable, d’avoir manqué à l’engagement que j’avais pris, mais ma maladresse à me laisser ficeler par ces drôles, ce qui m’empêcha de prévenir le coup qui vous fut porté, m’avait désespéré, et peut-être fut-ce pour m’accuser plus cruellement que je dévoilai la générosité de votre entreprise. Il faut que j’aie bien de la malchance, aussi. Prétendre se servir d’une arme noble avec ces coupe-jarrets, c’était la faute…
— De votre loyauté, dis-je, en lui serrant la main, et je vis, tout d’abord, cependant que vous alliez si allégrement à l’attaque, ce que pouvait votre courage.
Il fut à ce point touché que je lui évitasse les reproches, qui eussent été trop tardifs, que les larmes lui vinrent aux yeux.
Puis ce furent, Monsieur, tandis que, ma plaie s’étant fermée, je me sentais renaître, en quelque sorte, des jours délicieux. Mlle Angélique, dans l’attente que je pusse me lever, voulait bien me tenir compagnie. Elle m’obligea à lui rapporter les circonstances qui m’avaient permis d’être au fait du complot de M. de Fontpeydrouze, elle m’écoutait avec un intérêt qui attestait toute sa sensibilité. Je lui dis que si j’avais été assez heureux pour détourner d’elle un danger, c’était à elle, à l’ingéniosité et à la patience de ses soins que je devais d’être revenu à la vie. Quelle grâce est en cette adorable personne, et dans son accent de sincérité ! Comment n’eussé-je point été gagné par son charme, et je me permis de lui avouer que je redoutais le moment, que je sentais maintenant trop proche, où les médecins ne feraient pas opposition à me rendre la liberté. Ce fut avec un sourire exquis qu’elle me répondit qu’il dépendait de moi que cette liberté ne m’éloignât pas d’elle. Chez Mlle Angélique, il n’y a point de ces coquetteries qui sont habituels artifices féminins : elle est toute franchise. Pendant ces heures de longues causeries, j’avais pu connaître la beauté et la délicatesse de son cœur. M. Sellon survenait parfois ; il s’asseyait près de nous, et il me semblait que, moi aussi, il me considérât paternellement.
— Vous avez eu, me dit-il un jour, l’aventure que vous désiriez : elle vous tient quitte des autres, et puisque, Dieu merci, vous voici sain et sauf, il est temps de songer à votre avenir.
Je me contrains à abréger, Monsieur, car je suis dans de tels transports de joie que je laisserais volontiers ma plume courir pour vous raconter la suite des événements qui viennent de décider de ma vie. Je ne pus me garder de confesser à Mlle Angélique les sentiments que j’éprouvais pour elle, et qui, à la vérité, bien que je ne les eusse point alors démêlés clairement, étaient nés dès que je l’avais entrevue. Elle me dit, cependant que ces beaux et purs regards se tournaient vers moi, que j’avais bien gagné le droit d’exprimer ce que je pensais, et qu’elle était assurée que M. Sellon ne ferait aucunement obstacle à mes vœux. Notre union fut, en effet, décidée.
De quelque bonheur que je sois pénétré, il me reste pourtant, Monsieur, des scrupules à votre égard. Ce mariage bourgeois ne heurte-t-il pas les vues que vous aviez pour moi ? Il faut vous annoncer encore, et je ne le fais pas sans quelque confusion, que le respectable M. Sellon, le plus tendre des pères, a promis à sa fille, après avoir lui-même poussé mon instruction, de m’associer à ses affaires.
— Rappelez-vous, me dit Mlle Angélique, avec cet enjouement ravissant, qui s’allie au sérieux de son caractère, ce jour où je vous obligeai à aligner des chiffres auprès de moi. Ne vous avais-je point assuré que je reconnaissais en vous des dispositions qui pourraient être cultivées ?
Mais je ne saurais oublier, si j’ai trouvé ce que je n’osais chercher, les bontés que vous eûtes pour moi. Je n’ai pas manqué d’en parler. D’après le portrait que je fis de vous, on vous aime déjà, et ce sera bientôt, si vous le permettez, la plus séduisante personne du monde qui aura plaisir à vous le répéter, de vive voix et en vous embrassant de bon cœur.