Si le P. Nicolle n'avait été que médiocrement surpris à voir Mme Beaudésyme recourir à lui, il ne le fut pas beaucoup davantage de recevoir la visite du Dr Emmadelon, médecin de Paris à demi notoire, qui, l'été, faisait à Ribamourt la clientèle étrangère (comme disent ces messieurs dans leur jargon) et semblait, depuis peu, attaché à la personne de M. Lescaa, dont la santé pour cela ne cessait point d'empirer.
L'homme de l'art exposa que son malade (il en parlait comme de son propre) demandait pour se remettre avec le ciel, quoique cela, certes, fût prématuré, s'il le pouvait jamais être, l'appui du P. Nicolle, de qui l'éloge n'était plus à faire. Lui-même, M. Emmadelon, se sentait heureux d'avoir, dans l'humble mesure de ses forces, servi à ramener une telle ouaille vers l'Église—que M. Lescaa, du reste, n'avait jamais quittée.
Le Jésuite, pour faire court, demanda s'il s'agissait des derniers sacrements.
—Les derniers... sacrements, répondit le docteur, du même ton que si on lui eût parlé d'un mystère de l'alchimisme, les derniers... c'est-à-dire... se confesser, je pense.
—Si quatre heures, demain, conviendraient.
—Tout à fait; et M. Emmadelon s'en fut.
Le lendemain matin, le P. Nicolle reçut une lettre du curé Puyoo qui le priait, en termes pressants, de passer chez lui, ce jour-là même, sur les 6 heures du soir. C'est à peu près le moment qu'il sortit de chez M. Lescaa, et il eût beaucoup aimé mieux rester seul à peser les choses qu'il avait entendues ou dites. Mais, ne s'étant point dégagé auprès de M. Puyoo, il y monta.
Le curé de Saint-Éloi-des-Mines habitait, en haut de la ville, un couvent devenu presbytère que ses prédécesseurs, sans doute, avaient pris garde d'entretenir, d'orner même, de ce confort décent qu'approuve l'Église. Lui le laissait fort délabré. On eût pu croire qu'il ne voyait là qu'une espèce de camp volant. Peut-être les soucis de son ministère lui cachaient-ils le monde extérieur, à moins que ce ne fussent ceux de sa politique. Ce n'était pas un secret que M. Puyoo avait des ambitions. Mais lesquelles? On ne savait au juste. L'épiscopat était bien haut pour ce bâtard d'une couturière, épousée sur le tard, élevé par la bienfaisance ou la curiosité des châtelains de son village. Un siège de député semblait moins inaccessible, quoiqu'on ne fût pas beaucoup d'opinion dans le pays qu'un prêtre se mêlât de trop de choses en dehors de son église. De plus, M. Puyoo était curé. Jadis il avait enseigné l'histoire ecclésiastique au Grand-Séminaire. Une maladie lui fit laisser sa chaire, non sans esprit de retour; mais, trop longtemps hors de service, il la trouva occupée en titre à sa guérison. M. Puyoo avait gardé, de ses premiers travaux, le goût de la parole et des études sociales. Il le satisfit autant qu'il put par un «Patronage des Conférences dominicales» où tous les prêtres du pays et certains orateurs laïques étaient censés devoir prendre la parole, mais qu'à bien entendre les choses il avait créé pour lui seul. Le P. Nicolle, invité à y faire quelques conférences, eut l'imprudence d'accepter. Dès qu'il eut préparé la première, il se vit remettre de dimanche en dimanche, comprit, n'insista pas.
La vieille Micheline vint lui ouvrir. Cette servante aux yeux caves, après avoir entretenu, un quart de siècle, chez plusieurs ecclésiastiques au désespoir et qui se la repassaient, une crasse et un désordre minutieux, s'était enfin fixée chez M. Puyoo, où elle paraissait satisfaire. Sur le tard, elle fut, par surcroît, atteinte de manie biblique, comme si elle eût trop respiré l'ombre du temple calviniste qui dressait ses colonnes doriques dans le voisinage.
—Le Seigneur a envoyé un de ses anges, déclara-t-elle.