D'un air résigné, le Jésuite décroisa ses longues jambes.

—Il est clair, reprit le curé de Sainte-Marthe, que si j'avais la grossière ambition d'être député à mon seul bénéfice, il serait inutile que je vous dérange. Mais ne me jugez pas d'après cette réputation de «roublard» que je traîne après moi, et le grand malheur de n'être—fut-ce aussi peu que rien—de n'être pas «». Ce que je traînerai surtout toute ma vie après moi, c'est mon air et mes manières, comme un manteau sale. Mais n'importe; et vous admettez, sans doute, mon Père, que l'Église, ou plus simplement le Clergé, a droit à une plus grande place qu'on ne nous en laisse dans les Conseils de la nation?

—Nous l'admettons tous, reconnut le Jésuite, et M. Dabitaing plus mollement:

—Sans doute, sans doute, dit-il. C'est le véritable idéal républicain.

—Or, les conservateurs laïques que nous ferions élire, une fois au pouvoir, ne délieraient pas une seule des lois qui nous étranglent. J'en conclus que le Clergé doit mettre la main à la pâte, et les curés, comme on disait en 89, entrer eux-mêmes à la Chambre. Je tâcherai, aux élections prochaines, d'en pousser un: c'est moi. A chacun sa tâche et son canton. Et si je sacrifie peut-être à ce siège l'espoir d'un siège plus haut, au moins faut-il que M. Cassoubieilh nous laisse la place. Sa succession entre les mains d'une personne sûre et sachant manier l'électeur, de mon ami, enfin, c'est la moitié du succès pour moi. Et son impunité me répond de son zèle: ne sera-t-il pas inamovible? En cas de séparation, il le sera encore vis-à-vis de l'Évêché.

—Mais vous êtes en train de nous démontrer qu'on n'est jamais inamovible, remarqua le P. Nicolle.

—Mon ami n'est pas M. Cassoubieilh. Et en tout cas, si sa cure soutient mon élection, le réciproque n'est pas moins vrai. En cela, l'appui de M. Lescaa aux Cultes, et le vôtre, auprès de M. le Vicaire, me seront d'un puissant secours. Y puis-je compter?

—C'est aller un peu vite, dit le Jésuite.

—Suffit que vous ne disiez plus non, absolument. Je passe au terrible million... million et demi, qui serait le noyau d'un fonds politique, dont on ne toucherait que les revenus. L'argent, dont notre parti—les trois quarts de la France—ne manque point, mais ne dépense pas, est si essentiel que nos adversaires sont en train de créer, grâce à leurs comités pseudo-commerciaux ou autres, une caisse de réserve qui finira par les mettre hors d'atteinte.

—Je ne dis pas non, en théorie, répondit le P. Nicolle; mais, à part même ce qu'on pourrait appeler votre mégalomanie financière, vous reconnaissez, n'est-ce-pas, que M. Lescaa ne vous aime pas exagérément?