M. Pana fit mieux les choses, à cette fois-ci. Aussi, vers la fin du dîner, Firmin ayant lu quelques vers béarnais, plusieurs Mortiripuaires en furent-ils touchés jusque par delà l'attendrissement. Wolfgang, lui, était ivre, et parlait de se battre en duel, comme s'il eût regretté d'en avoir, à plusieurs fois et de toutes ses forces, laissé échapper l'occasion.

On avait bu aux conquêtes passées de Lubriquet-Pilou; et on les supposait nombreuses, s'il en fallait croire le nombre des toasts. C'était un hommage aussi à ces victoires qu'un pot de myrthe posé devant le Séducteur. Au moment qu'on allait quitter la salle, il appela l'hôtelier, et lui montrant la plante:

—Pana, dit-il avec dignité, vous ferez porter ceci de ma part à Mlle de Lahourque.

Un tonnerre d'applaudissements récompensa ce trait; et on se leva pour se rendre au Grand Hall. C'est là, tout près d'un buffet, que l'harmonie Mortiripuaire devait, ce soir même, donner la sérénade au fiancé. Après quoi, il y aurait bal, et la moitié de la ville était invitée. Le monde se pressait déjà sur les galeries qui font le tour de la salle. Mlle de Lahourque, tout au fond, faisait face entre Mme Beaudésyme et Mme Laharanne. Plus près sur le côté, Mme Etchepalao, que son mari, un peu plus calme, venait de rejoindre, attendait le bal, ou peut-être autre chose. A côté d'elle, Mme de Charite surveillait avec une aigre indulgence Sabine et Vitalis.

Cependant la Mortiripuaire ayant joué l'aubade du Roi d'Ys, et puis, sur la demande de Vitalis: «Connais-tu le pays...?», M. Lubriquet-Pilou, après s'être placé devant les musiciens, demanda à porter un toast auquel tous s'associeraient, il en était sûr; un toast qui serait l'apologie en même temps que la clôture d'une existence dont le pôle allait désormais changer—et qu'il s'excusait qui fut un si dangereux exemple. Tout Ribamourt s'inclina devant un renoncement exprimé avec tant de noblesse; et le Séducteur lui-même en pensa ressentir une espèce de mélancolie. Et n'en était-il pas arrivé au point de croire à sa légende? Telle Mlle de Lahourque, enchantée au prisme d'une illusion dont les mystères resteraient cachés à l'histoire, M. Lubriquet-Pilou vivait dans le rêve de son épopée amoureuse. Pour le moment, ayant tiré de sa poche quelques feuilles volantes où l'on aurait pu reconnaître la menue écriture de M. Dessoucazeaux, il commença, de sa voix hongre, à lire au milieu de la surprise générale, une longue invocation à la déesse de Cythère, et qui se poursuivait ainsi:

—Au moment d'abandonner tes autels, ou plutôt de ne t'honorer plus que sur un seul d'entre eux,—ô Vénus, despote des hommes et des dieux, génitrice des nations, décor du monde—permets que je fasse, une dernière fois, libation à ta gloire de ce vin écumant dont les reflets, semblables au soleil à travers les nuées de l'aurore, répandent cette même ivresse légère des approches de l'amour...

Il se tut pour verser quelques gouttes de champagne sur le parquet, tandis qu'on s'étonnait de plus en plus dans la foule. Mlle de Lahourque, là-bas, qui n'entendait guère, doutait obscurément si «Vénus» n'était pas un délicat pseudonyme dont son fiancé la voilait en public. Mais Vitalis et Guiche, à leur balustrade, semblaient se divertir infiniment.

—O déesse, continuait le Séducteur, qui es cachée au fond de tout comme un levain irrésistible, toi qui tires des choses qui meurent une nouvelle vie, amante habile à pacifier le dieu cruel qui répand le sang, Arès dont les dures étreintes laissent un ceste bleu sur ta nudité...

—Ah! s'écria Etchepalao, voilà Jean. On va pouvoir causer.

Cérizolles, les ayant aperçus, se dirigeait languissamment vers eux, tandis que l'orateur, continuant à tutoyer Aphrodite: