—Eh! disait Me Beaudésyme, s'ils y trouvent trop d'architecture... ils ont bien la rue de Rivoli.
Vitalis et le tailleur s'assirent à la terrasse du Soleil d'Étain, le café «bien fréquenté» de Ribamourt. Presque aucun habitué ne s'y trouvait encore, la plupart en étant aujourd'hui retenus par une répétition de l'Harmonie Mortiripuaire, société musicale dont les cuivres, comme les bois, passaient pour honorifiques. Tel personnage des mines d'étain, de ceux qu'on appelait communément les Eteignoirs, y tenait le grand bugle. Me Beaudésyme y jouait du hautbois, «mais si faux, disait Cérizolles, que c'était comme en écriture publique.»
Le piston obéissait à la langue de Lubriquet-Pilou, libertin notoire, et ancien octroyeur, aujourd'hui trésorier de la Société des Bains Neurasthénothérapiques. Cela était l'objet de mille équivoques plaisantes. A peine avait-il préludé que, dans l'auditoire, il se trouvait toujours quelqu'un qui murmurât: «E' là, lou cot dé léngue, aquet diable!» Et tous de pouffer, pour la centième fois.
—Tu n'es donc pas avec les trombones du bon Dieu? demanda d'une voix enrouée à Vitalis un homme, laid, qui buvait du vermouth.
—Vous voyez, répondit le clerc d'assez mauvaise grâce: je fais comme vous.
—Alors Monsieur le juge de paix n'est plus en harmonie, interrogea Firmin avec une fausse humilité, qui n'obtint pour réponse qu'un sec: Il paraît.
Le fait est que M. Pétrarque Lescaa, juge de paix du crû, et longtemps cymbale à l'Harmonie Mortiripuaire, s'était vu récemment contraint de résigner ses fonctions. Ce n'est plus entre ses mains, désormais, que sonnait et frissonnait le cuivre. L'instrument dont la double conque avait longtemps sonné avec son orgueil, dormait aujourd'hui.
Et même, il ne parvenait pas à le revendre, ce qui lui augmentait son amertume. Depuis que ces «buveurs d'eau bénite», comme il disait, l'avaient prié sans détours, les insinuations ayant prouvé en plusieurs fois ne pas suffire, qu'il allât débiter ailleurs sa politique; et une irréligion dont l'excès, dans un pays demeuré généralement chrétien, l'avait rendu insupportable à tous; ses rancunes en s'étrécissant avec l'âge, le rendaient ennuyeux. Il n'amusait même plus Diodore Lescaa «le riche», dont Vitalis était le filleul, et l'un et l'autre les cousins. Aussi Pétrarque n'épargnait-il pas toujours ce parent lui-même, dont sa haine lui faisait oublier l'héritage.
—Et l'Onagre va bien, s'informa-t-il d'un ton frivole, dont le jeune homme se sentit agacé.
—Mon parrain est en bonne santé, je vous remercie, répondit-il. Et sûr de le blesser en retour, il ajouta: nous dînons ensemble ce soir, chez le patron.