—S... Nom de Néant! il y a une heure que je vous le crie. Mon article est plus haut, voyez: Une calotte aux calotins.

—Je me disais aussi... répondit paisiblement Firmin, en reposant le journal sans en lire davantage. D'ailleurs, la signature ne m'aurait sans doute rien appris. Car vous ne signez pas d'habitude, Monsieur Lescaa?

Celui-ci, pour toute réponse, laissa filtrer sur le tailleur-poète, sous des sourcils en broussaille, un oblique regard de ses yeux de marcassin. C'est que ce magistrat, aidé de sa femme, qui faisait songer à des os conservés dans du vinaigre—tous deux passaient leur vieillesse avaricieuse à s'occuper sans discrétion de leur prochain. Du creux d'une sordide demeure qu'il ne semblait pas que des enfants l'eussent jamais égayée de leurs jeux, et dont les volets étaient clos sur le Saleys, renseignés sur tout par d'invisibles signes, ils se faisaient comme un devoir d'apprendre aux gens ce qu'ils eussent aimé mieux ne pas savoir; ou bien qu'ils ne savaient que trop: toutes ces secrètes infortunes que l'on voudrait se tenir à soi-même cachées. La poste leur y était d'un puissant secours, quoi qu'on prétendît de leur correspondance qu'ils laissaient par ladrerie de l'affranchir, et de la signer par prudence.

Aussi bien y a-t-il longtemps, à Ribamourt, que la lettre anonyme a remplacé les arquebusades. Et néanmoins, tant elle fut, en son temps, déchirée aux guerres de religion, la place en a gardé les haines, avec on ne sait quel air farouche: des chemins tortueux, dont les portes, les créneaux, qui en semblent défendre l'ordure, font voir encore Albret de gueules plein parti aux pals de Foix; deux ponts enfin et une église fortifiés, jadis teints de sang par les religionnaires; mais, par-dessus tout, deux cultes ennemis dont la lutte séculaire se cache mal sous le masque de la politique. Petite cité si malpropre que l'Ouze semble recourber ses eaux pour ne les unir pas encore au Saleys pour entrer à Ribamourt, et se faire lente parmi ces prés onduleux—dont quelques-uns sont comme la poitrine renversée d'une jeune femme qui dort.

CHAPITRE II
LES MORTIRIPUAIRES

De l'autre côté de la Loire, les hommes passent au café une grande part de leur temps. C'est là que, sous la rose, on les entend discourir de soi-même, du Prince, ou, plus secrètement, de leurs plaisirs; et confesser à pleine voix des mystères que personne autour d'eux n'a souci d'entendre. «L'apéritif» surtout est propice à faire de l'estaminet un agora tout bruissant de paroles, qu'on dirait mille mouches ivres d'absinthe. C'est l'heure où chacun parle, et nul n'écoute. On délibère.

Vitalis et son compagnon s'y étant rendus de bonne heure, il n'y avait encore, dans la salle, que deux commis-voyageurs, et M. Pétrarque Lescaa, sur la «terrasse», qui relisait son article. Il accompagnait cette délectation morose de sourires et de grimaces. Elle fut tout à coup troublée par les éclats d'un tintamarre qu'on entendit retentir de l'autre côté de la rivière, dans le quartier Saint-Éloi.

—Bonjour. Vlà les griots, dit un homme couleur de brique, à figure de soldat, qui s'assit à leur table.