—...D'abord, il y a «U»
Sinistre aux gens furtifs.
Et sa femme «Bottine»
Que les Anglais s'obstinent
A appeler «Biauty.»
—...A appeler «Biauty»
—...Et «je coûte trois francs.»
Qui coûta trente sous,
Et puis «Monotonto»,
Qui a tant de poil dessous
Et tant de poil dessus,
Qu'on s'en f'rait un paletot.
Ou bien un pardessus.
—...Ou bien un pardessus.

—C'est bien, dit-elle; mais ne les oubliez plus: c'est toute ma famille. Avant-hier, j'ai passé l'après-dîner avec eux, dans la prairie. Maman avait des gens que je ne voulais pas voir. Nous étions seuls, les cinq, avec de l'espace autour et l'odeur du regain. C'est si bon de se tenir mal, avec ses dessous au grand air, des chiens qui vous lèchent la figure et de l'herbe qui vous entre dans les bas. On est ivre. On voudrait embrasser la terre.

—Comme Brutus, dit niaisement Vitalis.

Elle le regarda avec un peu de surprise, et aussitôt, il regretta sa phrase, qu'il jugea digne du Soleil d'Étain.

On y continuait d'ailleurs à discuter Mlle de Charite; et M. Lubriquet-Pilou, en lissant de ses doigts les poils clairsemés de sa moustache, à faire son cours. C'est l'endroit où il brillait beaucoup plus qu'à la pratique. Mais il était seul à le savoir. Et qui aurait pu croire qu'un homme appelé Lubriquet ne passait point le crépuscule à embrasser les bonnes dans les corridors, ou à presser quelque grisette sous la feuillée? On eût dit que Ribamourt lui avait délégué vraiment les fonctions de Grand Séducteur, dont ses amis lui donnaient le titre. Et ne fallait-il pas un coupable au moins qui représentât ses plaisirs, et l'amour, défendus par la médisance à tous les autres? Lieu commun des estaminets, propre à l'équivoque des tables de famille; comme aussi, sur le parvis des églises, aux conversations d'enterrements, M. Lubriquet-Pilou c'était l'ilote de la cité, mais un ilote ivre d'amour et que l'on couronnait de roses.

Quant à lui, cette légende qu'il portait à travers la vie, un peu comme une croix, oh, qu'il l'eût souvent déposée avec joie. Ou bien, il lui semblait être le Juif Errant, et qu'une voix lui criât sans cesse: «Marche. Marche.» Tandis que c'était elles, ces créatures qui, au lieu de lui, marchaient, comme on dit, marchaient. Depuis plus de trente ans, il lui avait fallu courir après elles, voire au devant, en n'ayant peur de rien, autant que de les atteindre. Ce n'est pas très dangereux, une fille, quand on la courtise à deux ou trois ensemble. Un air de cavalier, alors; des mains au hasard répandues, ou même un secret à l'oreille, tout cela ne coûte guère. Mais de la suivre seul, le soir, sous les arbres de la promenade, parce qu'on vous aura dit, comme à un chien de chasse: «Allons, Pilou!» Quelle chose... surtout, quand, après vous avoir, d'un air d'innocence, entraîné à l'écart—ah—quand elle se retourne, avec cet air d'interroger, d'attendre... D'attendre quoi?

Certes, plus d'une de ces beautés, qui, soi-mêmes, se dévouaient au Minotaure, plus d'une, et déçue, s'était dit que de pareils taureaux, les boucheries sont pleines. Peut-être même l'avait-elle redit à quelque camarade. Mais quoi, ces taches s'effaçaient bientôt, sans s'étendre. La légende reprenait son éclat.

Et qui ne s'y employait? Sa femme même, morte de mélancolie aussitôt sa fille capable de la remplacer dans le ménage, s'était sacrifiée toute sa vie, avec un sourire que l'on sentait tout près des larmes, à la gloire du foyer: «C'est plus fort que lui, disait-elle; et il ne peut pas s'en passer. Ça lui vient de son père qui était la même chose que lui.»

Car la légende était rétroactive: don Juan refaisait son père à son image.

—Est-ce que vous n'exagérez pas, lui disait parfois le curé Cassoubieilh, que les confessions du Séducteur, où il n'osait faire des vanteries, tenaient au courant du secret de sa vertu. Mme Lubriquet-Pilou, que de tels propos mécontentaient, hochait la tête en réponse, étant de ces épouses qui ne veulent pas être consolées. C'est avec reconnaissance, mais tristement, qu'elle recevait parfois du bonhomme les miettes, comme elle croyait, d'un repas, dont c'était presque tous les services.