...Basilida s'était ressaisie; et c'est de Dieu seul maintenant que se remplissait sa prière: «Seigneur Jésus, disait-elle, Fontaine de pardon que ne profane aucune souillure, ni n'épuise nulle soif, Vous qui laissâtes Magdeleine répandre, sur Vos pieds, ses parfums avec sa chevelure; Vous près de qui s'abrita l'amoureuse contre la pierre des jaloux;—penchez Votre visage sur cette autre pécheresse qui Vous supplie, hélas, moins d'absoudre que de protéger une faute qu'elle ne peut haïr. Que feriez-Vous, Seigneur, d'un repentir, dont le mensonge offenserait Vos autels? Et ne m'avez-Vous pas vue lutter contre mon amour comme Jacob avec l'ange, comme lui retomber vaincue, les os desséchés par la soif? Hélas, savais-je, abandonnée enfin, vers quelles flammes il m'entraînait, et quand il m'eut liée, défaillante proie, si son vol m'emportait au cœur rouge de l'Enfer ou blanc du Paradis. Et comment reconnaître puisque le vent de ses ailes me fermait les yeux, si c'était un mauvais ange?
«Seigneur Jésus, l'amour peut-il jamais être du démon? Et, s'il est criminel, n'est-ce point assez, pour s'expier soi-même, que ses propres feux le consument, et qu'il se nourrisse de sa propre chair? Assez, pour payer sa rançon, de n'être jamais sûre, fût-ce un instant, de posséder en vérité ce que l'on aime plus que son salut? Que de fois, dans le silence de la nuit, quand le sommeil de l'homme que je trompe semble la raillerie de mes propres pensées, quand je m'ensanglante le cœur à y enfoncer mes doutes plus aigus que mes ongles; quand mon amour est comme de la haine, que de fois j'ai crié, comme aujourd'hui vers Vous: «Mon Dieu, pourquoi m'avoir donné mon bien-aimé, si ce n'est à moi seule? Ne savez-Vous pas qu'il n'est rien de lui qui ne m'appartienne, ses jambes serpentines, ses mains ou cette bouche pleine de baisers, fraîche et creuse comme une fleur? Et si, non plus que dans son corps, Vous ne voulez, sur son âme de fille, que je sois la seule à régner, mon Dieu, faites qu'il meure, mais qu'il ne me trahisse pas!»
Un instant, elle se sentit, de ce souhait, épouvantée soi-même, et tomber dans une espèce d'accablement: «Seigneur, suppliait-elle, si Vous ne m'avez plongée dans la fournaise que pour qu'elle me purifiât, l'épreuve n'a-t-elle pas assez duré? Mais quoi, n'est-ce pas pour Vous seul que fut créée votre servante, et pourquoi l'avoir marquée d'une autre emprise que de Vous? Ah, si ce n'était que pour soûler son ardeur jalouse, et que je ne puisse cesser d'aimer qu'en cessant d'être, ah, mille fois plutôt, Seigneur, que la douleur l'épure et qu'elle lave ses taches aux larmes du repentir. Que mon âme soit hors du siècle et hors de la chair, chaste comme la rosée, blanche comme les flocons. Faites, Seigneur, qu'à travers l'amant elle remonte jusqu'à l'Amour. Et que je sois pénétrée enfin, sans qu'elles me dévorent, de ces flammes qui sont de cette pourpre qui est Votre cœur. Puissé-je respirer l'odeur en Vous pareille à ce parfum des roses que le matin éveille et suspend autour du rosier?»
Basilida, un peu apaisée, releva la tête. Ses yeux errèrent vers le Grand Autel, et, sur le chœur, dont le côté d'Épitre était seul éclairé, elle vit que l'iris d'un vitrail ancien, et trempé de soleil, faisait chatoyer ces paroles:
LATENS DEITAS
Si ce n'était point assez de cet obscur oracle pour pacifier la jeune femme, elle n'en fut pas moins favorablement émue. Quelques secondes au moins il lui apparut que l'amour et Dieu étaient identiques, elle-même pardonnée sinon absoute. Mais qu'eût pensé de ces rébus le curé Cassoubieilh? Son confrère de Saint-Éloi-des-Mines ne passait guère pour plus pénétratif, encore qu'il eût ses petites entrées à l'Évêché, et déjà, dans les milieux ecclésiastiques une réputation de finesse et de politique qu'il devait, un jour, pousser plus loin. Et leurs deux vicaires étaient surtout appréciés comme chasseurs, l'un d'eux par surcroît dans les jeux de quille dont M. l'évêque de Lescar tolérait à son jeune clergé la fréquentation. D'ailleurs ils se montraient tous au confessionnal, hors M. Cassoubieilh, de la même rigueur pharisaïque. Une fois de plus, elle songea au Révérend Père Nicolle. Depuis que la Société de Jésus restait apparemment dissoute, sous les coups d'un gouvernement imbécile, et lui-même souffrant d'une nervosité qui ressortissait aux eaux de la localité, il avait été, jusqu'à nouvel ordre, envoyé par ses supérieurs à Ribamourt, d'où son père, naguère professeur en Sorbonne, tirait son origine.
Sa réputation de directeur l'y avait précédé; et la jalousie, par conséquent, des autres prêtres. Aussi, pour si peu de génie qu'ils eussent, en avaient-ils montré assez pour lier partie de lui rendre leurs paroisses irrespirables. Et pour la première fois de leur vie, sans doute, M. le Doyen, M. Puyoo, desservant de Saint-Éloi-des-Mines, leurs vicaires, se trouvèrent-ils d'accord contre l'intrus.
Si l'on s'étonnait de cette conjuration, au milieu même d'une tempête qui, à tout prendre, les menaçait eux aussi, et jusque dans leurs racines, qu'on se rappelle seulement combien, depuis le XVIIe siècle, cette lutte des séculiers contre les Ordres, comporte d'ardeur et de venin, sous le couvert de la douceur évangélique. Le Père Nicolle, qui s'attendait au pis, ne fut point déçu. Entre autres amertumes qu'il lui fallut digérer, l'une des plus répugnantes fut qu'ils se mirent, tout de suite après les politesses des premiers jours, à peloter avec lui, à propos de confessionnal, qu'ils lui prêtaient, tour à tour, ou lui reprenaient au premier prétexte, dans l'une ou l'autre des deux paroisses.
La direction des âmes, dont le clergé paroissial s'est trop souvent montré moins capable que jaloux, est un des champs de bataille où il a été le plus souvent défait, nul ne l'ignore, par les réguliers. Aussi le Père Nicolle, à peine paru, il n'en avait pas fallu davantage pour qu'il enlevât tout un troupeau de consciences troublées, ou seulement capricieuses, peut-être zélées, à des guides peu soucieux qu'on les supplantât. Mais le complot, peut-être tacite, des Cassoubieilh et des Puyoo, qui aurait pu lui rendre les fidèles matériellement étrangers, en quelque sorte, se trouva déjoué à sa naissance même, par la franchise du Jésuite: vertu qui se rencontre plus souvent dans la Compagnie que ne l'y cherche cette famille de sots dont Voltaire s'indignerait sans doute d'être le parrain, et que ce fût un châtiment qui passait beaucoup ses fautes.
Lassé de cette petite guerre, le Père Nicolle, ayant un après-midi rencontré les deux curés ensemble, leur posa la question sans détours. M. Puyoo, par son silence, se retrancha derrière son doyen, qui, ne voyant pas jour à décemment refuser son église, argua d'abord du petit nombre de confessionnaux, dont il n'y avait que deux. L'autre tourna cette objection, en proposant aussitôt d'en faire faire un à ses frais; en même temps que, par une habileté qui ménageait la susceptibilité de M. Cassoubieilh comme aussi sa propre fatigue et laissant l'attrait du rare à son ministère, il s'engageait à ne confesser qu'un jour par semaine, en dehors des Fêtes. Le curé, qui pensait avoir gagné l'avantage, accepta les offres du Jésuite; assez satisfait au fond de ne pas pousser le différend, et d'abandonner M. Puyoo, comme il pensait, à la rancune du Jésuite. Aussi se quittèrent-ils, tous les deux, assez satisfaits l'un de l'autre.