M. Lubriquet se prit à sourire, comme d'avoir compris. Et le notaire, avec ses luisantes dents, avec ses lèvres où la langue sans cesse avait l'air de lécher un piment, et tout ce poil en feu autour du visage, avec sa lavallière d'écarlate: il avait l'air d'un loup rouge, d'un bon loup qui rit au fond du bois.
CHAPITRE III
LES DÉVOTIONS DE BASILIDA
Telle que dans sa bordure une image en relief, Mme Beaudésyme, toute droite sous les panonceaux, hésita un instant devant la rue aveuglante et terne comme une piste de craie sous le soleil. Et de sa belle main refermant la porte, elle prit le chemin de l'église.
Les dérèglements d'une piété qui ne s'accordait plus aux lois de sa religion la ramenaient sans cesse auprès des autels. Mais c'était pour ne trouver pas dans l'ombre des voûtes plus de repos qu'aux ardeurs de la volupté.
Soumise à des entraînements contraires, elle ne les pouvait concilier que par le mensonge, et le doyen de Sainte-Marthe, son confesseur, était le dernier à qui elle s'en pût confier, quand même, pour la conduire à travers tant d'écueils, il eût été autre chose que le pasteur de petite ville dont on imaginera sans peine l'âme, le visage, le ventre épanouis, toute l'ambition bornée aux limites de sa cure.
Ce bonhomme pour qui la mystique n'était que pieux venin, et l'ascétisme des livres «surnaturels», périlleuse acrobatie, ce confesseur mal accoutumé aux fautes complexes n'en aurait pas cru sans effort Mme Beaudésyme à l'entendre avouer que depuis deux ans c'est en état d'adultère qu'elle approchait la Sainte Table. Non pas que la crainte du scandale la contraignit à ce sacrilège autant peut-être que la faim des sacrements; et peut-être que c'eût été dans son cœur une autre espèce de sacrilège que renoncer sa passion, ne serait-ce que des lèvres. Plus encore que son amant, elle aimait son amour, et s'y voulait rouler, comme une abeille dans la semence d'une fleur, jusqu'à l'ivresse.
Mais quand même elle ne gardait de la religion que les dehors du culte, ou bien des sacrements, comme l'avouait son repentir, affreusement corrompus, c'était quelque chose encore pour cette catholique passionnée, qu'avait catéchisée, enfant, une grand'mère espagnole. Tout au moins y satisfaisait-elle des habitudes d'agenouillement, l'amour de s'humilier et ce mysticisme de la chair dont l'orgue, l'encens, les échos d'une pierre odorante, et toute cette liturgie chargée de nos propres souvenirs, entretiennent si bien la sorte d'extase animale qui tient lieu de prière ou de méditation.
Quand Basilida—la tête un peu basse et peut-être lourde de pensées,—eut gravi le haut perron de Sainte-Marthe aux marches étincelantes de soleil, la nef était si fraîche, si parfumée de cire et d'encens froids, qu'elle pensa défaillir en tombant à genoux. Un prie-Dieu lui était réservé du côté d'Évangile, devant l'autel du Sacré-Cœur dont la statue, donnée jadis par sa grand'mère, rappelait les fureurs et le sang d'une Espagne qui n'est plus. Tout de suite, elle s'abîma dans de cruelles délices. Les feux de l'enfer, de l'amour, le paradis s'y mêlaient comme ces flammes qui dansent sous les paupières d'un homme ébloui. Le Christ, flamboyant sur l'autel, ne lui présentait-il point un cœur pareil au sien, dévoré de toutes les amours que rien n'étanche? Elle mit sa tête dans ses mains pour ne plus le voir, pour le voir mieux, peut-être, ou pour le confondre avec d'autres images.