Elle faisait, en ce moment, assez triste mine à côté de sa sœur et de Cérizolles, qui semblaient tour à tour l'oublier ou la traiter en petite fille. Que si, pour divertir sa pensée, elle songeait à Vitalis, l'image de Mme Beaudésyme lui en gâtait le plaisir en se dressant devant son rêve. Et il lui semblait voir dans ses mains cette épée de feu qui garde les portes du paradis.
A mesure qu'on se rapprochait du bourg, Sabine cherchait du regard quelques signes de l'émeute annoncée, mais vainement ne voyait rien. Entre les peupliers que déjà rouillait l'été dans son déclin, la route déroulait son vide éclatant. Une victoria de louage toute tintante de grelots, qui faisait voir son postillon en noir et rouge, les croisa à grande allure: le temps d'apercevoir une fillette d'une pâleur de craie, en gouttière, à côté d'une grosse femme. La poussière, un instant épaissie en nuage, se dissipa, s'évanouit. On était à l'entrée de la grand'rue, et tout semblait paisible.
Cérizolles avait pourtant dit vrai: les habitants faisaient éclater aujourd'hui des rancunes longtemps nourries, mais contenues, et dont il n'est pas inutile de donner quelque éclaircissement.
Il faut d'abord se représenter Ribamourt comme une ville cristallisée autour d'un bloc d'étain.
Gaston Phœbus et ses premiers successeurs favorisèrent cette espèce de floraison minérale par des privilèges que la Monarchie et la Révolution n'avaient pas tous détruits, et qui soutinrent la prospérité de cette petite ville, dont, aux XVe et XVIe siècles, les fonderies de canons ou de cloche achetaient le minerai. Là naquit, d'une population en partie étrangère au Béarn, une bourgeoisie intelligente et riche, mais qui fut décimée par les guerres de religion, abêtie et raréfiée ensuite par deux siècles de vices sournois et de mariages consanguins, amoindris encore par la Révolution, qui lui fut contraire comme elle le fut partout à cette partie de la bourgeoisie française qui eût fondé un patriciat, si l'anoblissement n'avait ouvert à la richesse des chemins aisés.
Aujourd'hui, elle n'était représentée en son éminence ancienne que par quelques petites dynasties telles que les Beaudésyme dont il y avait eu des magistrats et des officiers; les Paschal, qui, pour la plupart depuis Louis XV, vivaient «noblement» sur leurs terres; les Lescaa, et cinq ou six autres familles: celle du curé Cassoubieilh, par exemple, qui avait fourni plusieurs ecclésiastiques de valeur, entre autres le dernier évêque de Navarrenx, dont la succession restait ouverte depuis quatre ans. Encore ces divers groupes ne comptaient-ils presque plus de représentants mâles.
Cette classe qui avait surtout conservé du passé l'avarice et les plus basses vertus, et qui allait depuis l'Onagre jusqu'à Lubriquet-Pilou, avait toujours été la seule aristocratie de Ribamourt, où de tout temps la noblesse fut pauvre et rare; et, pendant quatre siècles, elle seule avait élu un conseil de notables qui gérait la ville et trois villages voisins, ses vassaux: Mesplède, Athos, Le Hameau.
Dans le reste des Mortiripuaires, bien plus nombreux qu'à l'origine, sandaliers de Saint-Éloi, artisans de tous métiers, petits boutiquiers, se trouvait la plupart des Part-Prenants. On nommait ainsi les héritiers des premiers occupants de la Mine. Ils en étaient propriétaires avec l'État, sous le contrôle de qui ils la louaient à une Compagnie Fermière contre une redevance proportionnelle à la production. Ces Part-Prenants, dont les parts, selon les règlements primitifs, étaient restées héréditaires et inaliénables, nommaient pour cinq ans, et du même coup prenaient pour toujours en haine un Conseil chargé de régler les rapports compliqués de la Compagnie Fermière avec ces privilégiés qui, n'étant pas loin de se prendre pour un Patriciat, en avaient les vues étroites, en même temps que la méfiance et les caprices populaires; menés qu'ils étaient le plus souvent par des gens étrangers à leurs affaires.
De tous les Eteignoirs, comme on a vu qu'ils nommaient leurs délégués, le plus en vue comme le plus haï était Diodore Lescaa, homme profond, digne d'être chef, qui le laissait percer malgré les efforts qu'il faisait pour se tenir dans les coulisses;—et dont le vice fut surtout qu'il méprisa toujours ceux-là mêmes qu'il aidait.
Cette hostilité latente, aussi vieille que Ribamourt, avait été longtemps réprimée par des cadres sociaux rigides; plus tard par l'influence conciliée du Patronat et du Clergé. Mais ces deux forces, la seconde surtout, ont été, à Ribamourt comme ailleurs, peu à peu mises en question de divers côtés; attaquées par un calvinisme qui applique à la politique les procédés de sa rigoureuse hypocrisie religieuse, châtiées par les lois, et, d'autre part enfin, traitées par La Corde de Toulouse, le Petit Conseiller de Bordeaux, et autre presse «à responsabilité limitée» ainsi que s'expriment les prospectus de Finances, traitées comme un libre-penseur ivre fait avec joie d'un mur d'Église. Les Part-Prenants de Ribamourt, abstraction faite une fois pour toutes des gens payant l'Impôt qui en faisaient partie, offraient aujourd'hui, à la première main sale venue, toutes les prises d'une masse populaire. Mais le chef-d'œuvre d'ailleurs involontaire de leurs meneurs fut de persuader à ces ardents fauteurs de privilèges qu'ils étaient socialistes, confusion assez bouffonne dont on a vu les premiers germes dans les vers déjà cités de la Mortiripuaire de 48.