Quand un coup de mine fit affleurer, vers 1880, les eaux minérales dont l'habile docteur Béchut, mort depuis, sut persuader qu'elles guérissaient les maladies nerveuses, la Compagnie Fermière les exploita tout de suite à son profit exclusif, sans que personne protestât que mollement. Mais au Conseil élu en 1900, entrèrent M. Lescaa, M. Dessoucazeaux, les deux notaires de Ribamourt, le curé Puyoo, qui déjà visait à la députation en se mêlant de socialisme chrétien, et quelques autres personnes résolues à faire améliorer la position des Part-Prenants, à qui la Société Fermière continuait de payer un quart tout juste du produit net des Mines, ce qui valait à chacun de vingt à vingt-cinq francs par an. Depuis un demi-siècle, la meilleure année avait produit trente-six francs.
Tout de suite l'Onagre prit l'affaire en mains; et, au lieu d'un Sénat, ce fut un dictateur que l'on eut. Mais la Société céda et s'engagea à verser le cinquième de tous les bénéfices, qu'ils vinssent de la Mine ou des Eaux; en garantissant à chaque Part-Prenant pour les années maigres un minimum de cent francs. Le contrat, approuvé d'abord par le Conseil, fut soumis à une Assemblée générale, et voté d'acclamation, ainsi qu'un ordre du jour plein d'éloges pour M. Lescaa. Le soir, on illumina, et tout Ribamourt alla acclamer l'Onagre dans sa maison.
Lui, qui se sentait profondément atteint par le mal qui devait l'emporter, et ne voulait pas mourir avant de voir cette affaire conclue, la fit hâter au Conseil d'État. Là aussi, enfin, la convention fut approuvée et enregistrée.
Mais Ribamourt ne voyait plus qu'avec méfiance ce contrat où elle applaudissait six mois avant; et M. Lescaa, pour qui on réclamait la Croix naguère, n'était plus bon qu'à jeter à l'Ouze, la ville n'ayant pas encore d'autres égouts.
En dehors de l'inconstance naturelle aux foules, il y avait à ce revirement quelques causes plus précises. Les Part-Prenants, assez nécessiteux pour la plupart, n'avaient pas à se plaindre de l'Onagre, et au contraire; mais il en était autrement de diverses personnes qui les poussaient. En effet, depuis que M. Lescaa, las de prêter à ses concitoyens un argent dont ils ne le remboursaient jamais que de gratitude, à un taux assez bas, s'était résolu à «réaliser», cela n'allait pas sans faire bien des blessures. Il avait beau exiger moins qu'on le payât que d'être garanti en bonne forme, les rigueurs qu'entraîne toujours une opération de ce genre, quelques tempéraments qu'il y pût apporter, furent grossies à plaisir par la médisance. On s'étonnait, les débiteurs surtout, qu'un argent dû si longtemps le fût encore. Puis, dans ce troupeau de victimes, il y en avait—tel M. Dessoucazeaux, honnête homme et cultivé, mais avare—de fort à l'abri du besoin, auxquels n'avait manqué, pour se mettre en règle, que de l'ordre ou plus simplement de la bonne foi; et qui, méritant peu d'être ménagés, ne le furent point. Mais ceux que l'Onagre ne poursuivit pas, ils criaient aussi haut que les autres, pour n'être pas soupçonnés de devoir, qui est une espèce de déshonneur dans les petites villes de France, où l'argent, seule volupté permise, reste l'unique mais invincible corrupteur des âmes. Encore, par suite d'une trop lente circulation, n'y cause-t-il que peu de prospérité; et en cela aussi, ressemble au sang, dont le moins actif est le plus chargé de souillures.
A Ribamourt, la fortune était surtout faite de terres et de maisons; les espèces, rares; la plupart de ce qu'en laissaient les baigneurs, restitué aux fournisseurs de grandes villes par des patrons d'hôtel, des boutiquiers, venus presque tous du dehors, que le crédit avait établis, qu'il maintenait seul. Or M. Lescaa réclamait à ses débiteurs bien près d'un million, ou qu'on le garantît par des hypothèques, sorte de contrat que la publicité presque excessive où l'oblige le code rend parfois onéreux. Tous ces débiteurs ayant, aux premières attaques de M. Lescaa, amoindri leur dépense en même temps que hâté leurs rentrées, on s'imagine combien de marchands, d'ouvriers, de sous-débiteurs atteints par ricochet, se retournaient contre l'Onagre, origine de leurs maux, et que tout le monde à Ribamourt ne manquait pas aujourd'hui d'invoquer pour excuse à ses rigueurs.
Déjà deux gros fabricants de sabots avaient congédié leurs ouvriers; les banquiers marrons de Ribamourt et de la campagne, suspendu leurs prêts, comme les marchands, bouchers ou aubergistes presque tout crédit. Les deux huissiers, seuls de la ville, s'engraissaient comme cochons de foire.
Rien n'était donc plus facile que de rendre impopulaire aux habitants de Ribamourt un homme qu'ils n'avaient jamais aimé. Son cousin Pétrarque Lescaa, aidé de la plupart des autres, s'y employa de son mieux. Quoi de plus répugnant à des héritiers qu'un philanthrope; et M. Lescaa passait pour tel aux yeux de sa famille, en même temps, il est vrai, que rempli d'égoïsme, de dureté, d'avarice. On craignait qu'il ne fît de gros legs à Ribamourt, qui, après tout était sa ville natale. Que si on la lui faisait voir dressée contre lui, et toute entière aboyante, peut-être abandonnerait-il un si redoutable dessein.
Le nouveau contrat de ferme fut à ces appétits et à ces rancunes le prétexte de se grouper.
Peu de jours après l'approbation du Conseil d'État, le bruit commença de courir que M. Lescaa avait reçu de la Société Fermière une grosse somme, en salaire de ses bons offices. La Cassitéride, gazette locale, où, pour la première fois, le maire Dessoucazeaux et Pétrarque Lescaa furent d'accord, et la Corde, de Toulouse, colportèrent à mots couverts cette noirceur. Peu à peu, on la discuta tout haut; et enfin elle fut agitée, sans que personne la démentît, dans une assemblée tumultueuse des Part-Prenants, où beaucoup d'étrangers s'étaient mêlés. L'ordre du jour qu'on y vota à mains levées, sur la proposition du greffier de M. Lescaa, le juge, prenait l'Onagre nommément à partie, et convoquait les habitants de Ribamourt à un meeting devant l'Hôtel de ville pour le jeudi suivant.