Mme Beaudésyme agitait ces soucis, en songeant au décri public, et reprisait du linge. La corbeille en paille de couleur où puisaient ses mains calmes reposait sur une fumeuse, dont la tapisserie au petit point figurait un Chinois qui fume l'opium dans une pipe turque. Et tout ce qu'elle venait de réparer, elle le rangeait à son côté, pour ne pas le confondre, sur le velours vieux et vert du canapé. Il l'eût fallu voir tenir, à bout de ses bras repliés, pour l'interroger à contre-fenêtre quelque pièce de la dépouille conjugale, que le jour pénétrait une minute, trahissant d'autres reprises en carré; ou bien qui gorgeait d'un œuf d'ivoire, tour à tour, ses propres bas vieillissants.

Malgré qu'elle gardât beaucoup de soins aux travaux du ménage;—soit qu'ils lui fussent un plaisir, en vérité; ou plutôt une espèce de mortification,—aujourd'hui, elle y paraissait distraite. Tout ce scandale, qu'elle appréhendait, qui pouvait éclater autour d'elle, remplissait son âme de trouble.

C'était beaucoup moins le spectre d'un mari vengeur qui l'inquiétait. Car elle avait sujet de croire que le sien faisait un peu plus que soupçonner sa liaison; et, s'il ne le montrait point, que c'était bien un peu par indifférence, mais surtout pour d'autres motifs: en un mot que sa dot compromise, sinon anéantie, par les spéculations de Beaudésyme, n'était pas étrangère à ce comble d'aveuglement. Comment pouvait-il ne pas voir, en effet? Vitalis n'avait-il pas été toujours de la pire légèreté; elle-même plus imprudente encore que Vitalis? Ne s'étaient-ils pas trahis cent fois?

—Ah! songea-t-elle, c'est vrai que l'argent est au fond de tout. Et même les choses sales, il les salit.

Somme toute, en tenant un peu Vitalis pour une espèce de courtisane, elle estimait son mari moins encore. Car Basilida, à être infidèle, n'en gardait pas moins le goût de la netteté en toutes choses, et en jugeait durement le plus petit manque. Aussi bien ne s'épargnait-elle pas non plus.

—Que suis-je donc, se disait-elle, pour tant mépriser; moi qui trompe mon mari jusque dans son lit; et le monde, sinon Dieu, par les plus criminelles Pâques. Fallait-il salir tant de choses pour n'avoir même plus ce misérable bonheur de ma chair; ce peu d'amour que m'accordait Vitalis, qu'une autre me vole?

Le malheur de Mme Beaudésyme, si pieuse, c'est que la religion, où son mal cherche à se distraire, lui empoisonne ce même remède qu'elle lui prépare. A mesure que les sacrements apparaissent à Basilida comme le baume suprême, elle se rappelle n'en avoir reçu qu'une parodie. Plus elle veut s'y abîmer, plus elle s'y découvre sacrilège; adultère à Dieu plus encore qu'au mariage. Dans ce réseau, où elle se débat et va périr comme un brillant poisson traîné vers la plage, quelle main puissante la saura prendre aux ouïes pour la replonger dans les eaux respirables et profondes? Ce médiocre curé Cassoubieilh, moins tolérant encore qu'aveugle, confesseur sans doctrine et sans amour, lui en semblait le plus incapable. Une fois de plus, la figure du P. Nicolle passa dans sa pensée. Celui-là, peut-être, était digne de l'entendre, et si jamais elle s'agenouillait devant lui, ce ne serait plus pour mentir. Toute sa plaie, quand il devrait y mettre les fers, elle la ferait voir nue.

—Ma chère amie, dit M. Beaudésyme en entrant, je t'amène Sabine de Charite, qui était en train de déranger les filles pour savoir si on pouvait te voir. J'ai dit qu'oui, et reprisant même; ce qui est d'un bon exemple pour les jeunes filles.

—D'un bon exemple pour ne pas se marier, répondit la notaresse en embrassant Guiche. Celle-ci haussa un peu les épaules, tandis qu'elle regardait assez tristement Basilida. Elle l'aimait beaucoup; elle aimait Vitalis aussi, à ce qu'il lui semblait depuis l'autre jour, et tout cela était difficile à débrouiller.

Les sentiments de M{me} Beaudésyme n'étaient guère moins confus. Elle pressentait le sacrifice qu'il lui faudrait faire un jour; et, malgré cela, quelque chose, rien qu'à voir Guiche, empêchait qu'elle ne la haït.