Elle est un peu lasse des trains dits de luxe, des pseudo-dévêtissements sur les lits-attrape, et elle se prend à regretter l'honnête coin de première de son enfance, avec des plaids.
Seule Imogène proteste, et tient à vérifier que ses colis sont au complet. Elle n'en a que neuf, n'ayant pu, en un jour, emballer tout le nécessaire; mais elle n'en professe que plus d'amour envers ce qui lui reste, comme les mères ont accoutumé pour le peu d'enfants que leur a laissés une longue guerre.
On se résigne; on monte à l'arrivée des chemins roulants, pour se placer, selon les indications précises de la Compagnie, devant la bouche dont la lettre correspond au numéro de son billet (à moins que ce ne soit le contraire ou autre chose). Imogène guette à la place indiquée. Les colis les plus incohérents: cartons entr'ouverts, malles de bonne avec du poil dessus, peaux de truie, etc., montent, montent, d'un train uniforme, avec un peu de cet air bête qu'affectaient, à l'Exposition, les touristes du trottoir en rond. Enfin paraissent ceux d'Imogène; mais, comme s'ils dédaignaient de la reconnaître dans son attente désolée, de droite, de gauche ils virent, ils s'égaillent, vers tous les comptoirs où elle n'est pas, manifestant ainsi une fois de plus l'obscure malice des objets mobiliers.
Tant bien que mal on les rassemble (peut-être qu'ils n'ont plus envie de jouer); ils sont là tous les neuf, en robe kaki timbrée de violet, et tout le monde s'ébranle vers le Léviathan-Hôtel.
Trois quarts d'heure de course, on descend devant le caravansérail de l'avenue du Bois. D'un joli blanc de plâtre que la patine de Paris n'a pas encore flammé de noir, on dirait quelque monstre géant et modern-style, accroupi au bord de la route. Cependant paraît un employé amnésique et polyglotte, pour qui, malgré ses efforts, la plupart des choses n'ont plus de nom dans aucune langue. On finit par s'entendre: deux petits appartements au cinquième (avec balcon) sont mis à la disposition des infortunés explorateurs. Et déjà ils se hâtent vers leurs lits, impatients de réparer le repos qu'ils ont goûté dans le train.
Les Mariolles ont un petit salon, une chambre à deux lits et un cabinet de toilette dans lequel on s'occupe de transporter leurs bagages. Ils ont été tout droit se coucher sans beaucoup prendre garde à l'ameublement, et c'est ainsi que bien des splendeurs modernes leur ont échappé. Le petit salon surtout, avec ses bois teints, ses cuivres à l'emporte-pièce, ses chaises en forme de céleri décortiqué, ses tables hérissées d'angles dangereux, présente on ne sait quel air anglo-belge des plus ressemblants. Pourtant nul ne l'admire, et déjà, sans doute, les Mariolles se sont abîmés dans les ténèbres du sommeil.
Mais voici, sans qu'ils s'en doutent, qu'il leur arrive des visiteurs: inopinément la porte du corridor s'ouvre et introduit dans leur petit salon:
1° Un Anglo-Saxon très rasé, apparemment Américain, en habit et complet état d'ivresse;
2° Une charmante petite dame de 1m,65, blonde, mince, et d'une élégance un peu exotique qui fait penser qu'on l'aurait aperçue au Delmonico ou chez Cubat, eût-on fréquenté seulement un peu les capitales attenantes à ces restaurants.
Ils semblent du reste se considérer tout à fait comme chez eux. La petite dame s'assied, et, ouvrant un étui à cigarettes en or cannelé: