Et voici le Gave. Sous le soir nuancé, il court rapide et lumineux entre les hautes berges. On voit se détacher le bac de l'autre rive, pareil à une découpure noire. Un groupe immobile et précis de bêtes, d'outils, de gens l'occupe, qu'animent seuls les bras du passeur hissant sur sa corde, tandis que, par à-coups, se fait entendre le roulement menu de la poulie sur le câble.

—La soirée est douce, dit Sylvère. Pourquoi ne passerions-nous pas l'eau?

Mais Mme de Ribes objecte qu'il se fait tard, et son mari non plus ne paraît pas insensible à l'idée de dîner, en sorte qu'on se décide à rentrer au château. Cependant les deux chiens de montagne, que l'on fait d'ordinaire traverser à la nage, sont descendus au bord de l'eau qu'ils flairent avec convoitise.

—Ici, Tom. Ici, Djaly!

Et l'on s'en va. La nuit maintenant est presque tout à fait tombée: chacun semble en devenir plus grave. Les deux jeunes gens eux-mêmes sentent l'heure bleue filtrer obscurément jusqu'à leur coeur, et le plus âgé, celui qui sort de la caserne, prononce péremptoirement.

—Il fait mucre.

Comme il a coutume d'appliquer indifféremment cette épithète à tous les ciels, serait-ce Aden ou les deux Pôles, sa famille a, depuis longtemps, cessé d'en rechercher le sens. Personne ne répond. Sylvère et son fiancé se sont attardés un peu en arrière. Par moments l'oreille maternelle de Mme de Ribes distingue la voix de la jeune fille.

—Quand nous serons mariés... lui entend-elle dire.

C'est ainsi que, par un trop doux matin d'automne, Sylvère (épouse Mariolles) s'est réveillée toute seule dans un lit vaste, orné de dentelles, et d'ailleurs fripé. Sa tête est, comme un pavot sec, pleine d'une poussière de sommeil. Elle réfléchit, un bras nu replié sous sa nuque, à diverses circonstances de la veille et de la nuit. Ils étaient arrivés à Hargouët par une fin de coucher de soleil verte et rosé, délicieuse. Au moment où la voiture s'était arrêtée devant la grande porte, que surmonte un écusson martelé aux mauvais jours, les paons avaient crié dans les cèdres, et Pierre, le jardinier, était accouru avec une lanterne pour éclairer l'écurie. Puis c'était Ursule, sa vieille bonne d'autrefois, qui était venue l'aider à descendre, et l'embrasser en pleurant, quoiqu'il n'y eût pas à cette douleur de raisons bien apparentes. Et puis on avait soupe un peu, car Sylvère était de cette bonne race de campagnardes que les émotions creusent. Et puis, et puis......

A ce moment on frappe, et un monsieur à pantalon de soie ample et camisole entre de l'air le plus naturel du monde. Sylvère n'a pas eu assez de lumière encore, ou de loisir, pour prêter attention à ce galant déshabillé, et elle l'admire dans son coeur; car peut-être est-il inutile de dire que, n'ayant point voyagé sur les Messageries Maritimes, elle n'est point initiée aux mystères du pyjama. Elle ignore de même qu'un jour son mari vieillissant reviendra à la bannière de ses pères. Il y a bien d'autres choses que Sylvère ignore, et encore lui semble-t-il avoir beaucoup appris depuis la veille.