«SYLVÈRE DE MARIOLLES.»

X

LE RETOUR AU BERCAIL

(La scène est dans les Pyrénées.)

Sylvère sortit de Hargouët, et gagna la campagne.

On touchait à la fin d'avril, et déjà le printemps avait jonché partout ses humides fleurs. Déjà il y avait eu de ces journées où le tiède soleil, que strie parfois une pluie molle, réveille les énergies de la terre et répand tour à tour dans l'air l'âme acide des prairies, les parfums effacés d'une haie d'aubépine, ou cette odeur obscène que les bourgeons des peupliers pleurent avec leur sève. Mais à pénétrer brusquement sous les froids et sombres vernes d'une rive, là croissent dans la vase, le long des eaux, ces herbes lourdes qui sentent la menthe et la fièvre, l'été venu, quand les écrase le pied nu d'un baigneur.

Le chemin que suivait la jeune femme sentait les buis amers dont il était bordé en contre-bas du côté de la plaine et du Gave. A gauche il y avait un mur, et des jardins de paysans, dont les arbres pendaient. Un branchage appesanti de feuilles parfois heurtait ses joues en s'égouttant; et elle frissonnait alors si quelque goutte oubliée de pluie glissait le long de son col nu, et se dissipait au creux de sa nuque, en s'attiédissant. L'herbe était pareillement toute mouillée; Sylvère en marchant levait les jambes très haut pour se garder des orties et de la rosée, et aussi pour ne pas fouler les silènes, pourprés et roses, qui riaient sous ses pas.

Plus loin, au pied moussu d'un mur, entre deux pierres, elle distingua la tache rouge de la première fraise; et, en se baissant pour la cueillir, fit s'envoler une abeille, qui, peut-être irritée, bourdonna pendant un instant autour de son visage. Plus loin encore, le sentier formait sous trois ou quatre chênes une espèce de rond-point, d'où un banc vermoulu regardait la plaine. C'est là que Sylvère s'assit, et ouvrit le livre qu'elle avait à la main. Mais ce n'était que pour y prendre quelques lettres qu'elle voulait relire. Elles avaient été écrites, un peu en forme de journal, par l'Ange Gardien. La première, qui était datée de novembre, et de l'année précédente, disait entre autres choses:

«La tristesse de M. de Mariolles fut accompagnée au début de la mauvaise humeur la plus vive. C'est à peine s'il daigna d'abord me reconnaître (qu'aurait-il fait s'il avait su toutes mes performances?); et il me fallut toute la patiente impudence d'un marchand de babouches arméniennes pour venir à bout de lier partie avec ce méchant homme. Ne vous fâchez pas que je l'appelle méchant, Madame, puisqu'il vous a fait souffrir; et, d'autre part, vous voyez à quelles bassesses vous me condamnez. Ah! si je n'avais pas, pour me maintenir dans votre obéissance, le souvenir de ces yeux pleins de mépris et de caresses. Mais, chut.

«Au bout de quelques jours, donc, M. de Mariolles, que j'avais su, à plusieurs reprises, rencontrer par hasard, revint à une humeur plus égale, et à de meilleurs sentiments envers moi;—et nous sommes enfin devenus assez bons camarades, encore qu'il méjuge un peu jeune. Il est vrai de dire que dans la situation où il est, une connaissance nouvelle, à qui on est forcé de ne dire que ce que l'on veut de ses affaires, vaut mieux que des amis plus anciens et plus interrogatifs. Bien entendu, il ne m'a encore fait aucune confidence de ses ennuis; mais il m'a déjà confié qu'il en avait, et besoin aussi de consolations. Que pensez-vous de tout cela, Madame? Dois-je m'occuper de lui en fournir, et de quel ordre? Daignerez-vous m'écrire là-dessus vos désirs? Vous n'ignorez pas au moins ce que les hommes, d'ordinaire, et surtout les veufs, entendent par «consolations».

«Je lui parlai de M. de San Buscar puisque, après tout, c'est lui qui nous avait présentés (et peut-être même est-ce à cause de lui que monsieur votre mari me fit ce médiocre accueil, d'abord); mais il ne parut pas vouloir tirer ce sujet en longueur.

«—C'est un mufle, me répondit-il brièvement.

«Je ne crus pas devoir m'étendre moi-même en plus longues considérations sur ce Mexicain: que son souvenir repose en paix sous cette épitaphe. Il paraît, d'ailleurs, qu'il est reparti pour son pays avec Mme d'Erèse.»

C'était peut-être la dixième fois que Sylvère lisait cette lettre. Elle ne l'avait jamais fait sans s'interrompre ici pour sourire à l'image de San Buscar relancé chez Floride, le San Buscar sans cravate et mal reboutonné, qu'on vient d'interrompre en sa physique pour l'informer que son épouse est au lit avec un monsieur; le San Buscar mollement furieux de son malheur, mais surtout exaspéré contre ces gêneurs qui viennent lui découvrir des vérités dont il n'a pas soif. Et ne sachant comment exprimer une indignation au prorata, il s'était assis...